mardi 8 décembre 2009

Offre raisonnable d'emploi : "Ce genre de mesure n'aura pas d'effets énormes"

Interview de Marc Gurgand, chercheur à l'école d'économie de Paris, parue sur Nouvelobs.com le 11 juin 2008

Laurent Wauquiez, secrétaire d'Etat chargé de l'Emploi, défend son "offre raisonnable d'emploi". Ce projet prévoit notamment des sanctions en cas de refus de deux "offres raisonnables d'emploi". Jouer sur la contrainte, plutôt que la motivation des chercheurs d'emploi, est-ce efficace ?


- Contrainte versus motivation… Au fond, on ne mesure pas encore très bien l'effet qu'ont les contraintes dans les dispositifs de recherche d'emploi.
Par contre, on sait, par exemple, que les incitations liées à l'assurance chômage ont des effets. Mais ces effets ne sont pas énormes. Ce sont d'abord les travailleurs les plus qualifiés qui sont sensibles à cette approche de fin de droits, et qui vont trouver du travail plus rapidement. L'effet de la fin de l'assurance chômage sur les moins qualifiés est en revanche moins clair.
En revanche, quel est l'impact du fait d'imposer aux gens un travail ? Il y a peu de résultats empiriques. Des expériences sont menées en la matière, par exemple aux Etats-Unis : on menace les gens d'être contrôlés très scrupuleusement sur leur recherche d'emploi ; et les gens ont tendance à retrouver des emplois. Mais ces gens anticipent une contrainte, c'est la menace qui a réellement un effet. Il est donc difficile de mesurer quelle part du retour à l'emploi est due à la mesure en elle-même, et quelle part à la crainte de la menace.
Dans l'ensemble, ces effets ne sont pas très forts. On ne s'attend pas à avoir des effets énormes de ce genre de mesure.

L'objectif affiché est de faire baisser les statistiques du chômage. Mais n'y a-t-il pas des effets pervers : celui de faire basculer les chômeurs dans la case des travailleurs précaires, ou celui des salaires proposés par les employeurs, qui risquent de tendre à la baisse ?

- Si on oblige les gens à accepter un emploi, il va y avoir une hausse du retour vers le chômage assez rapidement : les chômeurs ne sont pas motivés pour travailler dans un boulot qu'ils n'ont pas choisi et dont ils ne veulent pas forcément. Mais la frustration peut se faire des deux côtés : elle peut jouer également du côté des employeurs. En effet, il n'y a aucune raison pour que les employeurs aient envie d'embaucher des gens qui ne sont pas motivés pour le travail proposé.
L'effet sur les salaires est moins clair. Tant qu'on parle des chercheurs peu qualifiés, le salaire minimum encadre de toute façon le recrutement. L'effet peut peut-être jouer sur les emplois plus qualifiés ; mais d'un autre côté, ce sont ces travailleurs qualifiés qui sont le plus recherchés par les employeurs.
A mon sens, l'effet pervers principal, sera une hausse de la sortie du travail et un retour vers le chômage.

Le gouvernement dit s'aligner sur les autres pays européens. Or dans les pays qui ont durci les conditions de radiation des chômeurs, le service d'aide à la recherche d'emploi est de qualité. Le socialiste Pierre Moscovici parle de "flexibilité sans sécurité" en France. Quels sont les freins à cet accompagnement personnalisé et efficace en France ?

- C'est effectivement la politique d'accompagnement qui manque dans ce débat. Mais ce n'est pas tout à fait correct de dire qu'en France on ne se soucie pas de ces politiques. En réalité, on en fait, et de plus en plus. Seulement ces politiques se mènent pour l'instant de façon expérimentale. Il y a par exemple des opérateurs privés financés par l'Unedic qui assurent la prise en charge des demandeurs d'emploi ; l'Anpe développe aussi de son côté une très forte politique d'accompagnement personnalisé aux chercheurs d'emploi.
Mais ces mesures touchent pour l'instant un nombre limité de chômeurs, car ces institutions sont dans une démarche expérimentale. Cette démarche est absolument la bonne, mais elle prend du temps : l'horizon de la lutte contre le chômage est de 30 ou 35 ans. Dans cette réforme du droit des chômeurs qui est discutée, on parle beaucoup de cette "offre raisonnable d'emploi". Mais elle s'inscrit dans un schéma d'ensemble un peu plus large que cela ; même si il n'est pas certain que pour l'instant, il y ait des décisions très précises prises sur ces politiques d'accompagnement.

Interview de Marc Gurgand par Sibylle Laurent
(le mercredi 11 juin 2008)

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