Interview de Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l'Iris, parue sur Nouvelobs.com le 25 mai 2009
Pyongyang a confirmé avoir procédé à un tir nucléaire souterrain, en réaction à des sanctions de l'ONU pour un tir de fusée en mars. Peut-on parler d'une nouvelle escalade des tensions USA/Corée du Nord depuis 2006, date à laquelle un premier tir de fusée avait eu lieu ?
- On ne peut pas vraiment parler d'escalade ou de nouvelles tensions. Les relations entre les Etats-Unis et la Corée du Nord ressemblent au jeu du chat et de la souris depuis 1993. La chose intéressante dans les récents tirs, est que le tir d'octobre 2006 était soit un tir raté, soit un faux tir. A l'heure actuelle, la Corée du Nord semble prouver qu'elle sait faire un prototype d'arme. L'étape suivante sera pour Pyongyang de faire une arme qui puisse être transportée, puis de faire un moyen de transport pour cette arme. Mais le pays n'en est pas encore là.
Quel est l'objectif de la Corée du Nord en provoquant ainsi la communauté internationale par le développement de son arsenal nucléaire ? En lançant cette fusée, ne marque-t-elle pas l'échec des négociations engagées avec la communauté internationale ?
- Ce n'est pas nouveau, la Corée du Nord a toujours fonctionné comme cela. Le pays annonce qu'il va ou qu'il a procédé à des tirs de fusée, comme moyen de pression sur la communauté internationale. En effet, quand Pyongyang annonce qu'il va faire des horreurs, ou qu'il a fait des horreurs, les Occidentaux lui donnent des cadeaux pour qu'il renonce, comme un peu plus de riz ou de carburant. La Corée du Nord prend ce qu'on lui offre puis, à un moment, estime que ce n'est plus suffisant, et est "obligée" de refaire quelque chose.
Résumer les relations entre Etats-Unis et Corée du Nord depuis 16 ans, est comparable pour moi à l'exemple d'un sale gosse que ses parents ont mal éduqué. Lorsque le sale gosse casse un jouet, ses parents lui en achètent un plus gros. D'où l'escalade.
Avec ces tirs, Pyongyang dit s'élever contre une "politique d'intimidation" des USA. Comment Barack Obama peut-il réagir ? Doit-il lâcher du lest comme l'avait fait Bush, au risque de discréditer la stratégie de non-prolifération nucléaire ? A-t-il des moyens concrets de pression ?
- Il y a des moyens concrets de pression sur la Corée du Nord. Ainsi en 2007, Pyongyang s'était engagé à démanteler ses installations nucléaires, notamment son principal réacteur de Yongbyon. En échange, les Etats-Unis devaient lever des sanctions commerciales prises à l'encontre des sociétés nord-coréennes, notamment le gel des comptes bancaires à Macao en 2005, qui avaient étranglé financièrement le pays.
Le problème de ces sanctions, c'est qu'elles ne touchent pas les dirigeants du pays, mais la population.
Mais ce jeu du chat et de la souris, ce chantage que fait la Corée du Nord aux Etats-Unis, date de l'administration Clinton, en 1993-1998. C'est un système dont on ne peut plus, dont on ne voit plus comment sortir. A part en offrant à la Corée du Nord ce qu'elle exige, et c'est la course en avant.
Mais le problème ne date pas de 2002, comme on a coutume de le dire. Il faut remonter en mars 1993, date à laquelle la Corée du Nord se retire du Traité de non prolifération nucléaire (TNP). Entre 1993 et 1998, il y a eu un traitement totalement bilatéral du dossier nord-coréen. L'administration Clinton s'est fait forcer la main par Jimmy Carter en 1999, qui a choisi de coopérer avec la Corée du Nord, tout en traitant ce dossier de manière totalement opaque. La communauté internationale n'a eu aucun droit de regard sur le dossier. Ainsi, avant 1998, ce sont les Américains qui ont été présents physiquement en Corée du Nord pour surveiller le programme nucléaire, et non des hommes de l'AIEA (Agence internationale de l'énergie atomique). On n'a absolument rien su de ce qui s'était réellement passé. De même, en 2006 et 2007, le démantèlement du programme nucléaire nord-coréen s'est fait sous la surveillance des Etats-Unis et non de l'AIEA, qui n'ont divulgué aucune information.
Quand les Etats-Unis décident en bilatéral pur et en opacité totale, qu'est-ce qu'on peut faire ? Rien.
Il faut tout de même reconnaître que dans la gestion de ce dossier, George W. Bush a récupéré un héritage pourri donné par Bill Clinton. Et Barack Obama récupère une gestion pas si mauvaise que cela d'un héritage pourri.
Mais la Corée du Nord a-t-elle les moyens de faire cavalier seul sur la scène internationale ?
- La Corée du Nord est seule contre tous. Mais elle fonctionne un petit peu comme la Birmanie, ou le régime de Cuba à une certaine époque : des régimes dictatoriaux qui n'ont besoin de personne pour s'en sortir. Et ce sont les populations qui trinquent. La Corée du Nord a cependant besoin d'aide extérieure. Le pays ne peut pas vendre quoi que ce soit, donc pour améliorer leur autosuffisance nationale, il joue de manière sordide, mais efficace, sur le chantage.
Plus généralement, quelle peut-être l'action des Occidentaux ? Le Conseil de sécurité de l'ONU doit se réunir ce soir, mais en 2006, les résolutions qu'avaient adoptées l'ONU n'avaient pas été suivies par la Corée… N'est-ce pas uniquement symbolique ?
- L'action de la communauté internationale peut se faire sous forme de sanctions, en arrêtant par exemple de fournir la Corée du Nord en nourriture et en énergie. Mais, encore une fois, c'est la population qui souffrira.
Il est vrai que l'ONU paie aujourd'hui sa politique incohérente en matière de prolifération nucléaire. Ainsi, certains pays n'ont pas été sanctionnés pour des programmes nucléaires militaires clandestins, comme Israël, Le Pakistan, l'Inde ou encore l'Afrique du Sud.
Interview de Jean-Vincent Brisset par Sibylle Laurent
(le lundi 25 mai 2009)
Pyongyang a confirmé avoir procédé à un tir nucléaire souterrain, en réaction à des sanctions de l'ONU pour un tir de fusée en mars. Peut-on parler d'une nouvelle escalade des tensions USA/Corée du Nord depuis 2006, date à laquelle un premier tir de fusée avait eu lieu ?
- On ne peut pas vraiment parler d'escalade ou de nouvelles tensions. Les relations entre les Etats-Unis et la Corée du Nord ressemblent au jeu du chat et de la souris depuis 1993. La chose intéressante dans les récents tirs, est que le tir d'octobre 2006 était soit un tir raté, soit un faux tir. A l'heure actuelle, la Corée du Nord semble prouver qu'elle sait faire un prototype d'arme. L'étape suivante sera pour Pyongyang de faire une arme qui puisse être transportée, puis de faire un moyen de transport pour cette arme. Mais le pays n'en est pas encore là.
Quel est l'objectif de la Corée du Nord en provoquant ainsi la communauté internationale par le développement de son arsenal nucléaire ? En lançant cette fusée, ne marque-t-elle pas l'échec des négociations engagées avec la communauté internationale ?
- Ce n'est pas nouveau, la Corée du Nord a toujours fonctionné comme cela. Le pays annonce qu'il va ou qu'il a procédé à des tirs de fusée, comme moyen de pression sur la communauté internationale. En effet, quand Pyongyang annonce qu'il va faire des horreurs, ou qu'il a fait des horreurs, les Occidentaux lui donnent des cadeaux pour qu'il renonce, comme un peu plus de riz ou de carburant. La Corée du Nord prend ce qu'on lui offre puis, à un moment, estime que ce n'est plus suffisant, et est "obligée" de refaire quelque chose.
Résumer les relations entre Etats-Unis et Corée du Nord depuis 16 ans, est comparable pour moi à l'exemple d'un sale gosse que ses parents ont mal éduqué. Lorsque le sale gosse casse un jouet, ses parents lui en achètent un plus gros. D'où l'escalade.
Avec ces tirs, Pyongyang dit s'élever contre une "politique d'intimidation" des USA. Comment Barack Obama peut-il réagir ? Doit-il lâcher du lest comme l'avait fait Bush, au risque de discréditer la stratégie de non-prolifération nucléaire ? A-t-il des moyens concrets de pression ?
- Il y a des moyens concrets de pression sur la Corée du Nord. Ainsi en 2007, Pyongyang s'était engagé à démanteler ses installations nucléaires, notamment son principal réacteur de Yongbyon. En échange, les Etats-Unis devaient lever des sanctions commerciales prises à l'encontre des sociétés nord-coréennes, notamment le gel des comptes bancaires à Macao en 2005, qui avaient étranglé financièrement le pays.
Le problème de ces sanctions, c'est qu'elles ne touchent pas les dirigeants du pays, mais la population.
Mais ce jeu du chat et de la souris, ce chantage que fait la Corée du Nord aux Etats-Unis, date de l'administration Clinton, en 1993-1998. C'est un système dont on ne peut plus, dont on ne voit plus comment sortir. A part en offrant à la Corée du Nord ce qu'elle exige, et c'est la course en avant.
Mais le problème ne date pas de 2002, comme on a coutume de le dire. Il faut remonter en mars 1993, date à laquelle la Corée du Nord se retire du Traité de non prolifération nucléaire (TNP). Entre 1993 et 1998, il y a eu un traitement totalement bilatéral du dossier nord-coréen. L'administration Clinton s'est fait forcer la main par Jimmy Carter en 1999, qui a choisi de coopérer avec la Corée du Nord, tout en traitant ce dossier de manière totalement opaque. La communauté internationale n'a eu aucun droit de regard sur le dossier. Ainsi, avant 1998, ce sont les Américains qui ont été présents physiquement en Corée du Nord pour surveiller le programme nucléaire, et non des hommes de l'AIEA (Agence internationale de l'énergie atomique). On n'a absolument rien su de ce qui s'était réellement passé. De même, en 2006 et 2007, le démantèlement du programme nucléaire nord-coréen s'est fait sous la surveillance des Etats-Unis et non de l'AIEA, qui n'ont divulgué aucune information.
Quand les Etats-Unis décident en bilatéral pur et en opacité totale, qu'est-ce qu'on peut faire ? Rien.
Il faut tout de même reconnaître que dans la gestion de ce dossier, George W. Bush a récupéré un héritage pourri donné par Bill Clinton. Et Barack Obama récupère une gestion pas si mauvaise que cela d'un héritage pourri.
Mais la Corée du Nord a-t-elle les moyens de faire cavalier seul sur la scène internationale ?
- La Corée du Nord est seule contre tous. Mais elle fonctionne un petit peu comme la Birmanie, ou le régime de Cuba à une certaine époque : des régimes dictatoriaux qui n'ont besoin de personne pour s'en sortir. Et ce sont les populations qui trinquent. La Corée du Nord a cependant besoin d'aide extérieure. Le pays ne peut pas vendre quoi que ce soit, donc pour améliorer leur autosuffisance nationale, il joue de manière sordide, mais efficace, sur le chantage.
Plus généralement, quelle peut-être l'action des Occidentaux ? Le Conseil de sécurité de l'ONU doit se réunir ce soir, mais en 2006, les résolutions qu'avaient adoptées l'ONU n'avaient pas été suivies par la Corée… N'est-ce pas uniquement symbolique ?
- L'action de la communauté internationale peut se faire sous forme de sanctions, en arrêtant par exemple de fournir la Corée du Nord en nourriture et en énergie. Mais, encore une fois, c'est la population qui souffrira.
Il est vrai que l'ONU paie aujourd'hui sa politique incohérente en matière de prolifération nucléaire. Ainsi, certains pays n'ont pas été sanctionnés pour des programmes nucléaires militaires clandestins, comme Israël, Le Pakistan, l'Inde ou encore l'Afrique du Sud.
Interview de Jean-Vincent Brisset par Sibylle Laurent
(le lundi 25 mai 2009)
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