Interview de Christian Terras, directeur de la rédaction de l'hebdomadaire catholique Golias, parue sur Nouvelobs.com le 9 mars 2009
Comment justifier la récente décision du Vatican d'excommunier, au nom du "droit de vivre", la mère et l'entourage d'une Brésilienne de 9 ans ayant avorté après avoir été violée par son beau-père ?
- C'est scandaleux. Ce que dit l'Eglise à travers cette décision est criminel et symboliquement attristant. En prétendant agir "au nom du droit de vivre", l'Eglise néglige la fillette qui a été blessée. C'est de la non-assistance à personne en danger. C'est comme lorsque l'Eglise interdisait le droit d'avorter à des religieuses qui avaient été violées. On est dans la même logique intransigeante, de chosification de la vie. L'Eglise ne voit tout qu'à travers le concept de loi naturelle (de saint Thomas d'Aquin), qui est universelle et immuable, et l'instrumentalise. C'est une posture criminelle, un total amalgame.
Plus généralement, peut-on dire que cet exemple illustre un tournant conservateur de l'Eglise catholique, déjà mis en avant avec la levée de l'excommunication des évêques lefebvristes ?
- Sur l'avortement, l'Eglise n'en est pas à son coup d'essai. Mais il y a une radicalisation incontestable de la position de l'Eglise.
Dans le cas de cette fillette au Brésil, remettons les choses dans leur contexte. Il faut bien comprendre que cette décision d'excommunication est d'abord liée à la personnalité de l'archevêque de Recife, Mgr José Cardoso Sobrinho. C'est lui qui a pris cette décision, avec l'accord du Vatican évidemment. C'est un homme intransigeant, frisant l'intégrisme sur les questions de morale. Par un cruel paradoxe, son diocèse célèbre cette année le centenaire de son prédécesseur, Mgr Helder Camara. C'était, au contraire, un prélat porté par un esprit évangélique, marqué par la tolérance et l'ouverture. Jamais de son vivant il n'aurait fait une chose pareille.
Plus généralement, un certain nombre d'épiscopats, notamment latino-américains, qui étaient assez tolérants jusque dans les années 1980, ont été reconfigurés sous le pape Jean-Paul II. Il y a eu une sorte d'inversion idéologique des théologies de la liberté, de la tolérance, du pragmatisme vis-à-vis des lois naturelles. On est dans un contexte de droitisation de l'Eglise à l'échelle universelle, qui est impressionnante. L'Eglise n'hésite plus, ne rase même plus les murs.
Les positions de cet archevêque de Recife sur l'avortement s'inscrivent donc dans le cadre plus large d'une "croisade contre le relativisme" que mène le Vatican à l'échelle mondiale sur toutes ces questions de société. Selon Benoît XVI, nous vivons dans un monde où tout se vaut, et où la spécificité de l'Eglise catholique n'existe plus. Pour lutter contre cela, l'Eglise veut imposer sa morale à la planète sur ces questions de société, qui sont l'un des rares domaines où l'Eglise a encore prise sur les consciences.
Face à l'évolution de la société, on a l'impression que l'Eglise au contraire campe sur ses positions et refuse tout compromis. Est-ce une bonne position ? Tente-t-elle par cette posture de se poser en concurrente de l'Islam radical ?
- Cette attitude de l'Eglise est suicidaire. Camper ainsi sur des positions passéistes, c'est tourner le dos aux défis que pose la modernité sur ces questions éthiques. Je ne parle pas de cautionner tout ce qui se passe. Il s'agit bien plutôt pour l'Eglise d'être à l'écoute, de sortir de sa posture de gardien de la Foi et de la Vérité, et de se risquer dans des "zones grises", en testant d'autres approches.
Il faut savoir qu'il y a une quinzaine d'année, à l'époque où Benoit XVI n'était encore que le cardinal Ratzinger, l'Eglise a condamné tous les théologiens qui ont tenté de penser d'autres démarches et approches sur ces questions morales et éthiques et qui ont osé "transgresser" cette loi naturelle. Tous ces gens ont été mis à l'index. L'Eglise a volontairement arrêté toute les réflexions qui auraient permis d'irriguer une nouvelle démarche. Voilà pourquoi il y a aujourd'hui une régression intellectuelle de l'Eglise par rapport à tous ces nouveaux défis, et que les vraies valeurs de la vie sont inversées.
Cette croisade pour un nouvel ordre moral n'est donc pas nouvelle, mais très accentuée ces derniers temps. L'Eglise veut apparaître comme la référence suprême et ultime dans la recherche de la Vérité. Car effectivement, il y a une forte concurrence sur le marché des religions. D'un côté, les Pentecôtistes du côté protestant qui commencent à avoir une vraie influence, notamment en Amérique latine; de l'autre, l'Islam, qui connaît un gros succès en Afrique et en Asie. Ces deux "menaces" font que cette croisade de l'Eglise intègre une posture identitaire pour se positionner comme étant celle qui possède la Vérité. Et elle accélère cette stratégie. C'est dangereux, cela peut mener à une dérive sectaire, car ce ne sont pas les fidèles qui quittent l'Eglise mais l'Eglise qui quitte les gens. Ils vont chercher ailleurs leur nourriture spirituelle, car ce que propose l'Eglise se rétrécit comme peau de chagrin.
Interview de Christian Terras (Golias) par Sibylle Laurent
(le lundi 9 mars 2009)
Comment justifier la récente décision du Vatican d'excommunier, au nom du "droit de vivre", la mère et l'entourage d'une Brésilienne de 9 ans ayant avorté après avoir été violée par son beau-père ?
- C'est scandaleux. Ce que dit l'Eglise à travers cette décision est criminel et symboliquement attristant. En prétendant agir "au nom du droit de vivre", l'Eglise néglige la fillette qui a été blessée. C'est de la non-assistance à personne en danger. C'est comme lorsque l'Eglise interdisait le droit d'avorter à des religieuses qui avaient été violées. On est dans la même logique intransigeante, de chosification de la vie. L'Eglise ne voit tout qu'à travers le concept de loi naturelle (de saint Thomas d'Aquin), qui est universelle et immuable, et l'instrumentalise. C'est une posture criminelle, un total amalgame.
Plus généralement, peut-on dire que cet exemple illustre un tournant conservateur de l'Eglise catholique, déjà mis en avant avec la levée de l'excommunication des évêques lefebvristes ?
- Sur l'avortement, l'Eglise n'en est pas à son coup d'essai. Mais il y a une radicalisation incontestable de la position de l'Eglise.
Dans le cas de cette fillette au Brésil, remettons les choses dans leur contexte. Il faut bien comprendre que cette décision d'excommunication est d'abord liée à la personnalité de l'archevêque de Recife, Mgr José Cardoso Sobrinho. C'est lui qui a pris cette décision, avec l'accord du Vatican évidemment. C'est un homme intransigeant, frisant l'intégrisme sur les questions de morale. Par un cruel paradoxe, son diocèse célèbre cette année le centenaire de son prédécesseur, Mgr Helder Camara. C'était, au contraire, un prélat porté par un esprit évangélique, marqué par la tolérance et l'ouverture. Jamais de son vivant il n'aurait fait une chose pareille.
Plus généralement, un certain nombre d'épiscopats, notamment latino-américains, qui étaient assez tolérants jusque dans les années 1980, ont été reconfigurés sous le pape Jean-Paul II. Il y a eu une sorte d'inversion idéologique des théologies de la liberté, de la tolérance, du pragmatisme vis-à-vis des lois naturelles. On est dans un contexte de droitisation de l'Eglise à l'échelle universelle, qui est impressionnante. L'Eglise n'hésite plus, ne rase même plus les murs.
Les positions de cet archevêque de Recife sur l'avortement s'inscrivent donc dans le cadre plus large d'une "croisade contre le relativisme" que mène le Vatican à l'échelle mondiale sur toutes ces questions de société. Selon Benoît XVI, nous vivons dans un monde où tout se vaut, et où la spécificité de l'Eglise catholique n'existe plus. Pour lutter contre cela, l'Eglise veut imposer sa morale à la planète sur ces questions de société, qui sont l'un des rares domaines où l'Eglise a encore prise sur les consciences.
Face à l'évolution de la société, on a l'impression que l'Eglise au contraire campe sur ses positions et refuse tout compromis. Est-ce une bonne position ? Tente-t-elle par cette posture de se poser en concurrente de l'Islam radical ?
- Cette attitude de l'Eglise est suicidaire. Camper ainsi sur des positions passéistes, c'est tourner le dos aux défis que pose la modernité sur ces questions éthiques. Je ne parle pas de cautionner tout ce qui se passe. Il s'agit bien plutôt pour l'Eglise d'être à l'écoute, de sortir de sa posture de gardien de la Foi et de la Vérité, et de se risquer dans des "zones grises", en testant d'autres approches.
Il faut savoir qu'il y a une quinzaine d'année, à l'époque où Benoit XVI n'était encore que le cardinal Ratzinger, l'Eglise a condamné tous les théologiens qui ont tenté de penser d'autres démarches et approches sur ces questions morales et éthiques et qui ont osé "transgresser" cette loi naturelle. Tous ces gens ont été mis à l'index. L'Eglise a volontairement arrêté toute les réflexions qui auraient permis d'irriguer une nouvelle démarche. Voilà pourquoi il y a aujourd'hui une régression intellectuelle de l'Eglise par rapport à tous ces nouveaux défis, et que les vraies valeurs de la vie sont inversées.
Cette croisade pour un nouvel ordre moral n'est donc pas nouvelle, mais très accentuée ces derniers temps. L'Eglise veut apparaître comme la référence suprême et ultime dans la recherche de la Vérité. Car effectivement, il y a une forte concurrence sur le marché des religions. D'un côté, les Pentecôtistes du côté protestant qui commencent à avoir une vraie influence, notamment en Amérique latine; de l'autre, l'Islam, qui connaît un gros succès en Afrique et en Asie. Ces deux "menaces" font que cette croisade de l'Eglise intègre une posture identitaire pour se positionner comme étant celle qui possède la Vérité. Et elle accélère cette stratégie. C'est dangereux, cela peut mener à une dérive sectaire, car ce ne sont pas les fidèles qui quittent l'Eglise mais l'Eglise qui quitte les gens. Ils vont chercher ailleurs leur nourriture spirituelle, car ce que propose l'Eglise se rétrécit comme peau de chagrin.
Interview de Christian Terras (Golias) par Sibylle Laurent
(le lundi 9 mars 2009)
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