Interview de Roland Desbordes, président de la Criirad (Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité), parue sur Nouvelobs.com le 5 juin 2008
Un incident est survenu dans une centrale nucléaire à Krsko en Slovénie, mais tout serait sous contrôle. Ce type d'incident est-il fréquent ? A quoi est-il dû ?
- Sur ce type de centrales, que nous connaissons très bien car elles sont construites sous licence américaine, ce type d'incident est très fréquent. Le circuit primaire est un circuit très sollicité, car soumis à de très hautes températures, à une forte pression. Le problème a été classé comme "incident", car le liquide qui s'est échappé a été confiné à l'intérieur du bâtiment réacteur. Ce type d'incident est très, très classique. Par exemple en France, le 24 mai dernier, la centrale nucléaire de Dampierre, dans le Loiret, a subi le même genre d'incident : il y a une une fuite de 35 mètres cube d'eau qui sont sortis dans le bâtiment réacteur ; c'est-à-dire une fuite à priori plus importante que celle qui vient de se produire en Slovénie. Quand il s'agit d'une fuite de ce type, on a en général le temps d'arrêter le réacteur pour réparer et décontaminer ; c'est ce qui semble s'être passé.
A la Criiad (Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité), nous avons des balises dans la vallée du Rhône, notamment sur la Drôme, pour la surveillance de la radioactivité. Sur ces balises, aucune alerte n'a été donnée pour l'instant. On va quand même faire des analyses plus fines dans les jours qui viennent pour voir s'il n'y a pas de pollution, même si elle est très, très faible. Je suis persuadé qu'il va y en avoir, même infime : Krsko n'est "qu"'à 800 kilomètres de chez nous. Tchernobyl, c'était à près de 2.000 kilomètres…
Le système d'alerte européen sur les risques radioactifs, qui a été déclenché, est utilisé fréquemment, selon la Commission européenne chargée de l'énergie, mais cil est rare que ces alertes soient rendues publiques. Qu'est-ce qui fait que cette fois-ci, Bruxelles a jugé nécessaire de communiquer sur cet incident ?
- A vrai dire, cette partie-là m'intrigue beaucoup. Ce système d'alerte a été mis en place en 1987, après Tchernobyl. Il a certainement fonctionné dans de nombreux cas pour tenir informé d'incidents nucléaires qui, comme je l'ai dit, arrivent fréquemment. Alors pourquoi dans ce cas précis, avoir réagi comme cela et rendu publique l'alerte ? Je vois deux hypothèses :
- Soit, Bruxelles a surévalué l'incident, et en se trompant dans ses estimations, a rendu l'incident public alors que les circonstances ne le nécessitaient pas.
- Soit, il y a une volonté marquée de la part de l'Europe et des pays nucléarisés de l'Europe de communiquer fortement là-dessus. Dans le but, évidemment, de faire croire aux gens que le nucléaire est sous contrôle et que tout fonctionne bien. En fait, je pencherais plutôt pour cette deuxième hypothèse.
Cette démarche ne serait-elle pas à double tranchant ? Car en rendant l'incident public, des associations comme "Sortir du nucléaire" ou Greenpeace réagissent vivement et relancent le débat sur la menace que les installations nucléaires posent pour sa population et son environnement…
- A double tranchant peut-être, mais cela reste une démarche très bien calculée. Il ne faut pas oublier que ces organismes sont très bien pourvus en experts en communication. La prise de risque est très contrôlée. Emboîter le pas, comme le font les associations anti-nucléaires, peut conduire pour elles à se discréditer. On va leur rétorquer : "Vous voyez bien, vous vous alarmez pour des choses totalement banales, d'importance mineure". La Criirad a justement choisi de ne pas faire de communiqué. Pour nous, il n'y a pas là d'évènement particulier. Cet incident fait partie des risques reconnus du nucléaire.
Je pense que c'est un piège tendu par les lobbies européens proches du nucléaire. Cela peut paraître paradoxal, mais trop d'information tue la vraie information. En France, après Tchernobyl, des autorités ont été créées pour informer dessus, comme l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Ces organismes ont une nécessité de transparence, mais qui consiste souvent à alerter les gens sur de faux incidents.
Je pense, par exemple, à un communiqué que nous avions reçu, informant qu'un ouvrier travaillant dans une centrale s'était cassé la jambe. Quel intérêt ? N'est-ce pas un moyen de nous endormir tous, la population comme les journalistes ? On traite sur le même ton des situations dramatiques et d'autres très banales. Et le jour où, réellement, une catastrophe se produira, personne ne réagira. J'ai le sentiment qu'on nous noie, que les vrais enjeux ne sont pas mis sur la place publique. Ainsi, Tchernobyl, 22 ans après : on n'a toujours aucune conclusion et aucun vrai bilan sur la catastrophe. Par contre, on va amuser la galerie avec des choses de ce genre. Il faut donc rester très vigilant sur ce type d'information.
Interview de Roland Desbordes par Sibylle Laurent
(le jeudi 5 juin 2008)
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