mardi 8 décembre 2009

Crise dans le Caucase : "Russie et Occidentaux ont tout à perdre d'une rupture"

Interview de Laure Delcour, directrice de recherche à l'Iris, spécialiste de la Russie, parue sur Nouvelobs.com le 28 août 2008

Moscou a reconnu l'indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Cette reconnaissance peut-elle être avoir un effet domino et en entraîner d'autres ? Peut-on parler d'un retour à la guerre froide ?


- Cette reconnaissance ne sera certainement pas suivie par d'autres, dans la mesure où peu d'autres pays sont dans des situations semblables. N'oublions pas qu'aucun pays, à part la Russie, n'a reconnu officiellement l'Ossétie et l'Abkhazie.
Surtout, il faut savoir que le Caucase est une région poudrière, avec un enchevêtrement de nationalités susceptibles de développer des problèmes importants. Mais il y a une énorme différence entre des tensions et des soubresauts et la proclamation d'une indépendance réelle. Il y a d'autres pôles de tensions dans le Caucase sous la forme de conflits gelés. C'est-à-dire des pays qui ont connu avec la Russie des affrontements armés dans les années 1990. Ces conflits se sont terminés par un cessez-le-feu, sans que le conflit ne soit résolu. Mais les situations sont totalement différentes de celles de la Géorgie. Ainsi, en Transnistrie [région entre la Moldavie et l'Ukraine, ndlr], les espoirs sont grands que le conflit se règle par le dialogue. Autre point de tensions, la Crimée, où la communauté internationale intervient depuis déjà quelque temps et se montre extrêmement active.

La Russie a été impuissante face aux élargissements successifs de l’Otan, à la guerre du Kosovo. La reconnaissance de l'Ossétie et de l'Abkhazie marque-t-elle une revanche, avec le retour en force de la Russie sur la scène internationale ? Peut-on parler d'une nouvelle donne géopolitique, qui n'est plus marquée par la suprématie es Etats-Unis ?

- Ce n'est pas un retour, car la Russie a toujours été présente sur la scène internationale. Il est vrai qu'elle a été très affaiblie dans les années 1990, avec un assez fort sentiment d'humiliation. Cela a certainement joué un rôle sur sa politique extérieure. Elle a malgré tout toujours gardé un pied sur la scène internationale. Par contre, depuis plusieurs années, la politique étrangère de la Russie est plus audacieuse, plus offensive. La Russie veille à préserver ses intérêts.
C'est une tendance qui a commencé avant même l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, et qui s'est accentué sous sa présidence. Il y a eu plusieurs tournants. Tout d'abord en 2004, les "révolutions de couleur" dans l’espace post-soviétique (la Géorgie fin 2003, et surtout la révolution orange en Ukraine fin 2004) inquiètent la Russie, qui craint une contagion, et amènent un premier durcissement. Puis en février 2007, peu après l’annonce du projet américain de bouclier anti-missiles en Europe centrale, Poutine dénonce dans un discours à Munich l'unilatéralisme des Etats-Unis et remet en cause la politique de l'Otan. Il se montre alors nettement plus offensif à l’égard de l’Occident et montre sa volonté de faire entendre sa voix et ses intérêts.
Depuis ce discours, on sent une tension croissance entre la Russie et les Etats-Unis, ce qui n'était pas le cas au début des années 2000. Lors des attentats du 11-Septembre, Poutine avait ainsi assuré les Etats-Unis de son soutien. Mais plus que le retour à une politique impérialiste, le raidissement de la Russie s'explique essentiellement par l'élargissement de l'Otan à d'anciennes républiques soviétiques et par le bouclier américain anti-missiles en Europe centrale. La Russie a eu le sentiment que les Etats-Unis pouvaient faire ce qu'ils voulaient et a décidé de faire entendre sa voix.
Ainsi, dans le cas de la Géorgie, comme dans celui du Kosovo, les autorités russes sont restées sur leurs positions.
Cependant, sur le long terme, il n'est pas sûr que cette position plus agressive serve vraiment les intérêts de la Russie. Dans le cas de la Géorgie, le fait que la Russie ne souhaite pas avoir l'Otan à ses frontières est totalement dans son intérêt. Mais l'usage de la force qu'elle a employé pour parvenir à cette situation va peser sur ses relations avec la Géorgie pendant très longtemps. En utilisant la force, la Russie ne peut pas apparaître comme un pôle d'attraction, mais bien plutôt comme une source d'obstruction. Elle essayera néanmoins de rassembler des pays derrière elle, comme déjà la Chine ou l'Inde.

Les pays Occidentaux sont unanimes pour proclamer cette reconnaissance "hors-la-loi". Mais la Géorgie avait le soutien des Etats-Unis, et cet allié n'a rien pu empêcher. Quels peuvent donc être les moyens de pression de l'OTAN et des pays occidentaux sur la Russie ?

- La position des Occidentaux est ambivalente et contradictoire. Ils ont soutenu l'indépendance du Kosovo, ce que ne manquent pas de rappeler aujourd'hui les Russes. La situation actuelle est exactement celle d'un miroir inversé : la Russie soutient l'indépendance de l'Ossétie et de l'Abkhazie, les Occidentaux s'opposent.
Tout n'est ni blanc ni noir en politique, mais bien pétri de contradictions. Mais il est vrai surtout que les moyens de pression des Occidentaux sont très faibles. Le message essentiel de la Russie dans ce conflit est: "Il va falloir apprendre à compter avec nous, il va falloir apprendre à nous écouter". S'il y a des sanctions, elles ont très peu de chances de donner des résultats ; et s'il y a des résultats, cela entraînera un raidissement supplémentaire de la Russie. Les Occidentaux et la Russie vont devoir essayer de trouver de nouveaux liens, car Russie et Occidentaux ont tout à perdre d'une absence de dialogue ou d'une rupture.
Les relations entre la Russie et les Occidentaux sont en effet indispensables, sur un plan énergétique, mais aussi politique, économique, culturel. L'important pour les Européens est de montrer à la Russie qu'ils sont unis, ce qui n'a pas toujours été le cas; et qu'il y a des limites à l'utilisation de la force. Ces limites ne sont pas seulement la reconnaissance de l'indépendance de l'Ossétie et l'Abkhazie, mais aussi la présence russe sur le sol de Géorgie.

Interview de Laure Delcour par Sibylle Laurent
(le jeudi 28 août 2008)

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