Interview de Charles Urjewicz, professeur à l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), spécialiste du Caucase, parue sur Nouvelobs.com le 8 septembre 2008
Nicolas Sarkozy va aujourd'hui à Moscou tenter de faire accélérer l'application d'un plan de paix en Géorgie. Il y a un mois, il était déjà à Moscou et avait négocié seul, dans l'urgence, un texte qui lui avait valu les critiques de ses partenaires européens. Ce nouveau voyage est-il le signe d'un échec de l'Europe à se faire respecter de la Russie ?
- Ce n'est pas un échec. La première fois, Nicolas Sarkozy s'est rendu à Moscou dans l'urgence. Il s'agissait d'arrêter les opérations militaires russes en Géorgie. Quoiqu'on puisse en penser, il a grosso modo réussi, car les opérations militaires ont cessé. Dans un premier temps, il a donc fait ce qu'il a pu.
Je crois que Sarkozy a d'autant plus eu le mérite d'aller là-bas à ce moment, que l'Union européenne était la seule capable d'intercéder en faveur de la paix, de mettre en place un mécanisme pour établir un dialogue avec le Kremlin. Ce n'est pas négligeable. Le voyage de Sarkozy à Moscou et à Tbilissi en août a été brocardé par certains. Mais ce jour-là, c'est l'UE qui a tenté d'arrêter les opérations, qui a tenté d'obtenir un cessez-le-feu, afin de ne pas de laisser entraîner dans cette spirale de guerre.
Les Etats-Unis ont en effet été totalement absents dans cette crise. Ils ont armé jusqu'aux dents la Géorgie, et ils n'ont pas été capables de lui faire entendre raison. Eux-mêmes, il est vrai, ne sont pas dans un contexte très favorable pour arbitrer un tel conflit : George W. Bush est en fin de règne et déconsidéré, les Américains sont enlisés dans des conflits comme l'Irak et l'Afghanistan. Tout cela les a rendus totalement inopérants, du moins jusqu' à la visite du vice-président Dick Cheney à Tbilissi la semaine dernière. L'intervention a été tardive, et nous verrons par la suite si elle a des conséquences ou non. Il faut espérer que les USA, après leur silence, extraordinaire aveu d'impuissance, ne vont pas "chauffer" la partie géorgienne. Rien n'est plus dangereux aux Etats-Unis que l'absence de perspective qu'ils ont dans ce conflit.
C'était donc le rôle de l'UE que d'agir. Sarkozy a-t-il bien fait ou non, l'Histoire en jugera. Quoiqu'il en soit, il a posé des bases. Cette seconde visite à Moscou marque une deuxième étape.
Plus globalement, quel bilan peut-on dresser du Sommet européen consacré à la crise en Géorgie ? L'UE a-t-elle de réels moyens de pression sur la Russie ? Bernard Kouchner est-il crédible lorsqu'il menace d'être "plus ferme" ?
- L'unité de façade de l'UE est indispensable. On a fait plaisir aux Baltes et aux Polonais en menaçant de ne pas poursuivre les négociations de partenariat avec la Russie, tant qu'elle n'aura pas retiré ses troupes de Géorgie. Mais c'était un scénario écrit d'avance, un scénario de compromis. Il s'agissait, dans l'esprit de la présidence française de l'UE, de "donner du temps au temps". Elle n'avait en effet pas le choix. Elle ne peut pas entrer dans une confrontation. Pour quel type de confrontation ? Et pour faire quoi ? Nous sommes dans un cas de figure très complexe, du fait que la Géorgie a tiré la première. Elle a donné à la Russie un prétexte en or pour bander ses muscles, pour être reconnue par l'UE. Aujourd'hui, il s'agit pour l'UE de tenter, non pas de recoller les morceaux, mais d'éviter que cette crise ne se transforme en crise plus globale.
Quant à Bernard Kouchner, il est pris dans ses contradictions. Il est ministre des Affaires étrangères dans un gouvernement qui se dit modéré dans cette crise. Mais la France est aussi à la présidence de l'Union européenne. Kouchner se doit donc de tenir un discours un peu musclé à l'occasion, ne serait-ce que pour calmer certains pays d'Europe, comme la Pologne et les Etats baltes.
Dans cette affaire, l'UE est très embêtée. Car tout ce qui s'est passé depuis le 8 août en Géorgie était annoncé depuis des mois par la Russie. Ne manquait que le prétexte. Et l'UE n'est pas un tout. Les pays ont, au contraire, des approches très différentes. Il y a des grands pays, comme l'Allemagne, la France, et même l'Italie, qui prêchent le dialogue. D'un autre côté, certains pays des Balkans, certains parmi les nouveaux Etats de l'Est – la Pologne et les Etats baltes, bien sûr, mais aussi la Tchéquie, la Hongrie, la Roumanie -, ne veulent rien céder. C'est donc une situation très complexe, avec laquelle les autorités françaises doivent composer, pour tâcher d'amener la Russie à une ouverture.
Il est clair que les Russes vont réclamer certaines choses contre leur départ de Géorgie. En particulier que la Géorgie n'ait plus recours à des opérations armées. C'est une occasion en or. C'est tragique mais c'est comme ça.
L'UE a un rôle extrêmement important à jouer. Elle était la seule à pouvoir intervenir. Cette crise géorgienne aurait pu, pourrait lui donner l'occasion d'exister politiquement. Mais cela reste une situation extrêmement difficile pour elle aujourd'hui. Il serait peut-être temps de mettre en place des mécanismes différenciés à l'intérieur de l'UE. Car là est le problème : peut-elle agir, en tant que puissance qui compte, à l'échelle du monde ?
La Cour internationale de Justice se réunit à La Haye pour débattre du conflit Géorgie - Russie. La Géorgie avait demandé en août l'"arrêt du nettoyage ethnique" russe en Ossétie et en Abkhazie. Qu'en penser ?
- C'est de bonne guerre. Cela fait aussi partie de la guerre d'information que livrent, depuis le début, la Russie et la Géorgie. Il est clair que ce sont les civils qui ont le plus pâti de cette guerre. Ils ont terriblement souffert. D'abord les Ossètes, car c'est sur eux que les premières balles ont été tirées ; mais aussi les Géorgiens, qui ont été chassés soit par des bandes armées ossètes, soit par des bandes russes. Il semble en effet que les Russes aient joué dans cette affaire la "fausse neutralité". Il serait bien de faire une enquête objective, non entachée de pressions. Mais, comme souvent dans les instances internationales, il faudra attendre de longs mois, voire de longues années, avant d'avoir des résultats. Je suis donc sceptique, tout en estimant que tout ce qui pourrait apporter une information objective au sortir de cette guerre, qui a été une guerre de l'information, sera une bonne chose. On est entré dans un processus qui risque d'être long, qui est complexe.
J'ai envie de conclure sur un point dont on a très peu parlé, et dont le parallèle peut faire réfléchir. Dans le conflit qui oppose la Russie et la Géorgie, on a beaucoup évoqué le Kosovo. Il n'y a pas que ça. En juillet 1974, année très importante pour Chypre, île divisée entre les communautés grecque et turque, un coup d'Etat des nationalistes chypriotes téléguidé par Athènes a donné l'occasion à la Turquie d'intervenir dans ce conflit. Ainsi, il y a 34 ans, à l'intérieur même de l'Europe, deux pays de l'Otan se sont retrouvés face-à-face. La séparation dure encore. Imaginez alors ce qu'il en est de territoires géorgiens dans des territoires séparatistes, aujourd'hui totalement adoubés par Moscou. Cela rend la situation d'autant plus difficile. Si Moscou n'avait pas adoubé l'Ossétie et l'Abkhazie, tout était ouvert. Aujourd'hui, vers quoi va-t-on ?
Interview de Charles Urjewicz par Sibylle Laurent
(le lundi 8 septembre 2008)
Nicolas Sarkozy va aujourd'hui à Moscou tenter de faire accélérer l'application d'un plan de paix en Géorgie. Il y a un mois, il était déjà à Moscou et avait négocié seul, dans l'urgence, un texte qui lui avait valu les critiques de ses partenaires européens. Ce nouveau voyage est-il le signe d'un échec de l'Europe à se faire respecter de la Russie ?
- Ce n'est pas un échec. La première fois, Nicolas Sarkozy s'est rendu à Moscou dans l'urgence. Il s'agissait d'arrêter les opérations militaires russes en Géorgie. Quoiqu'on puisse en penser, il a grosso modo réussi, car les opérations militaires ont cessé. Dans un premier temps, il a donc fait ce qu'il a pu.
Je crois que Sarkozy a d'autant plus eu le mérite d'aller là-bas à ce moment, que l'Union européenne était la seule capable d'intercéder en faveur de la paix, de mettre en place un mécanisme pour établir un dialogue avec le Kremlin. Ce n'est pas négligeable. Le voyage de Sarkozy à Moscou et à Tbilissi en août a été brocardé par certains. Mais ce jour-là, c'est l'UE qui a tenté d'arrêter les opérations, qui a tenté d'obtenir un cessez-le-feu, afin de ne pas de laisser entraîner dans cette spirale de guerre.
Les Etats-Unis ont en effet été totalement absents dans cette crise. Ils ont armé jusqu'aux dents la Géorgie, et ils n'ont pas été capables de lui faire entendre raison. Eux-mêmes, il est vrai, ne sont pas dans un contexte très favorable pour arbitrer un tel conflit : George W. Bush est en fin de règne et déconsidéré, les Américains sont enlisés dans des conflits comme l'Irak et l'Afghanistan. Tout cela les a rendus totalement inopérants, du moins jusqu' à la visite du vice-président Dick Cheney à Tbilissi la semaine dernière. L'intervention a été tardive, et nous verrons par la suite si elle a des conséquences ou non. Il faut espérer que les USA, après leur silence, extraordinaire aveu d'impuissance, ne vont pas "chauffer" la partie géorgienne. Rien n'est plus dangereux aux Etats-Unis que l'absence de perspective qu'ils ont dans ce conflit.
C'était donc le rôle de l'UE que d'agir. Sarkozy a-t-il bien fait ou non, l'Histoire en jugera. Quoiqu'il en soit, il a posé des bases. Cette seconde visite à Moscou marque une deuxième étape.
Plus globalement, quel bilan peut-on dresser du Sommet européen consacré à la crise en Géorgie ? L'UE a-t-elle de réels moyens de pression sur la Russie ? Bernard Kouchner est-il crédible lorsqu'il menace d'être "plus ferme" ?
- L'unité de façade de l'UE est indispensable. On a fait plaisir aux Baltes et aux Polonais en menaçant de ne pas poursuivre les négociations de partenariat avec la Russie, tant qu'elle n'aura pas retiré ses troupes de Géorgie. Mais c'était un scénario écrit d'avance, un scénario de compromis. Il s'agissait, dans l'esprit de la présidence française de l'UE, de "donner du temps au temps". Elle n'avait en effet pas le choix. Elle ne peut pas entrer dans une confrontation. Pour quel type de confrontation ? Et pour faire quoi ? Nous sommes dans un cas de figure très complexe, du fait que la Géorgie a tiré la première. Elle a donné à la Russie un prétexte en or pour bander ses muscles, pour être reconnue par l'UE. Aujourd'hui, il s'agit pour l'UE de tenter, non pas de recoller les morceaux, mais d'éviter que cette crise ne se transforme en crise plus globale.
Quant à Bernard Kouchner, il est pris dans ses contradictions. Il est ministre des Affaires étrangères dans un gouvernement qui se dit modéré dans cette crise. Mais la France est aussi à la présidence de l'Union européenne. Kouchner se doit donc de tenir un discours un peu musclé à l'occasion, ne serait-ce que pour calmer certains pays d'Europe, comme la Pologne et les Etats baltes.
Dans cette affaire, l'UE est très embêtée. Car tout ce qui s'est passé depuis le 8 août en Géorgie était annoncé depuis des mois par la Russie. Ne manquait que le prétexte. Et l'UE n'est pas un tout. Les pays ont, au contraire, des approches très différentes. Il y a des grands pays, comme l'Allemagne, la France, et même l'Italie, qui prêchent le dialogue. D'un autre côté, certains pays des Balkans, certains parmi les nouveaux Etats de l'Est – la Pologne et les Etats baltes, bien sûr, mais aussi la Tchéquie, la Hongrie, la Roumanie -, ne veulent rien céder. C'est donc une situation très complexe, avec laquelle les autorités françaises doivent composer, pour tâcher d'amener la Russie à une ouverture.
Il est clair que les Russes vont réclamer certaines choses contre leur départ de Géorgie. En particulier que la Géorgie n'ait plus recours à des opérations armées. C'est une occasion en or. C'est tragique mais c'est comme ça.
L'UE a un rôle extrêmement important à jouer. Elle était la seule à pouvoir intervenir. Cette crise géorgienne aurait pu, pourrait lui donner l'occasion d'exister politiquement. Mais cela reste une situation extrêmement difficile pour elle aujourd'hui. Il serait peut-être temps de mettre en place des mécanismes différenciés à l'intérieur de l'UE. Car là est le problème : peut-elle agir, en tant que puissance qui compte, à l'échelle du monde ?
La Cour internationale de Justice se réunit à La Haye pour débattre du conflit Géorgie - Russie. La Géorgie avait demandé en août l'"arrêt du nettoyage ethnique" russe en Ossétie et en Abkhazie. Qu'en penser ?
- C'est de bonne guerre. Cela fait aussi partie de la guerre d'information que livrent, depuis le début, la Russie et la Géorgie. Il est clair que ce sont les civils qui ont le plus pâti de cette guerre. Ils ont terriblement souffert. D'abord les Ossètes, car c'est sur eux que les premières balles ont été tirées ; mais aussi les Géorgiens, qui ont été chassés soit par des bandes armées ossètes, soit par des bandes russes. Il semble en effet que les Russes aient joué dans cette affaire la "fausse neutralité". Il serait bien de faire une enquête objective, non entachée de pressions. Mais, comme souvent dans les instances internationales, il faudra attendre de longs mois, voire de longues années, avant d'avoir des résultats. Je suis donc sceptique, tout en estimant que tout ce qui pourrait apporter une information objective au sortir de cette guerre, qui a été une guerre de l'information, sera une bonne chose. On est entré dans un processus qui risque d'être long, qui est complexe.
J'ai envie de conclure sur un point dont on a très peu parlé, et dont le parallèle peut faire réfléchir. Dans le conflit qui oppose la Russie et la Géorgie, on a beaucoup évoqué le Kosovo. Il n'y a pas que ça. En juillet 1974, année très importante pour Chypre, île divisée entre les communautés grecque et turque, un coup d'Etat des nationalistes chypriotes téléguidé par Athènes a donné l'occasion à la Turquie d'intervenir dans ce conflit. Ainsi, il y a 34 ans, à l'intérieur même de l'Europe, deux pays de l'Otan se sont retrouvés face-à-face. La séparation dure encore. Imaginez alors ce qu'il en est de territoires géorgiens dans des territoires séparatistes, aujourd'hui totalement adoubés par Moscou. Cela rend la situation d'autant plus difficile. Si Moscou n'avait pas adoubé l'Ossétie et l'Abkhazie, tout était ouvert. Aujourd'hui, vers quoi va-t-on ?
Interview de Charles Urjewicz par Sibylle Laurent
(le lundi 8 septembre 2008)
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