Interview de Christian Terras, directeur de la rédaction de l'hebdomadaire catholique Golias, parue sur Nouvelobs.com le 12 septembre 2008
A l'occasion de sa visite en France et de son passage à Paris, le pape Benoît XVI a choisi de faire une intervention devant des personnalités du monde de la culture. Pourquoi un tel choix ?
- Le pape fait tout d'abord ce choix parce qu'il a une immense déférence pour la culture française. Lui-même est philosophe et théologien. On dit de lui qu'il est brillant intellectuellement. C'est un pape qui s'est nourri de la culture française et notamment théologique, en s'intéressant à des écrivains ou théologiens comme Paul Claudel, Jean Danielou… Benoît XVI est francophile, il adore la France. Cette intervention est une manière pour lui de rendre hommage à la France, à sa culture. Dans cette intervention, il devrait évoquer son dada : sa lutte contre le relativisme, la perte du sens dans notre société. Son message face à la modernité est : "Tout se vaut, rien ne dépasse, et heureusement que l'Eglise catholique est là pour dire la Vérité suprême".
Il marque là sa différence avec Jean-Paul II. Par tempérament, il est beaucoup plus à l'aise dans ce registre intellectuel, que dans le rôle de bateleur de foule. Son rôle, c'est d'être le "Herr professor" Ratzinger. Derrière le pape vit toujours le professeur, celui qui dispense des enseignements, explique, informe sur la doctrine de l'Eglise. Son intervention à Paris a été étudiée pour être dans ce registre.
Cette position est très réfléchie. C'est quand même un pape qui vient de loin. Dans les années 1960-1970, Joseph Ratzinger était conseiller des évêques allemand au Concile Vatican II, qui a donné un peu d'air à l'Eglise. Il a eu un rôle très important dans les réflexions qui ont été élaborées, et à l'époque, il s'est même élevé contre certains qui allaient contre la modernité et l'ouverture. Mais dans les années 1970, il a opéré une véritable volte-face intellectuelle. Il a été épouvanté par ce que la révolution culturelle de 1968 avait produit : la perte des bases spirituelles, une modernité qui perd tout sens du divin… Il est revenu sur des bases plus strictes, et n'a maintenant de cesse de remettre le couvercle sur une modernité qui laisse s'échapper tout sens spirituel. Benoît XVI est un pape doux en apparence, mais très ferme sur le plan théologique. Il a une pensée très ciselée. Ce n'est pas un intello de bas niveau ou le répétiteur imbécile d'un catéchisme bien appris. Il a, dans sa position, un aspect méditatif qui peut plaire à des contemporains en quête d'une certaine spiritualité.
En déplacement à Rome en 2007, Nicolas Sarkozy avait pris ses distances avec la "laïcité à la française" et plaidé pour une "laïcité positive", avec l'approbation du Vatican. Lors de sa venue, il sort le tapis rouge… Quel est le sens de ce rapprochement ? Quelle est la position de l'Eglise par rapport à la France ?
- Il est clair que Nicolas Sarkozy opère un changement radical. Il est diamétralement opposé à ses prédécesseurs. François Mitterrand évidemment, mais aussi Charles de Gaulle, et même Jacques Chirac, qui entretenaient une certaine distance vis-à-vis de la papauté. Ici, au delà du protocole républicain, Sarkozy se paie même le luxe d'accueillir Benoit XVI à l'aéroport.
Le discours de Latran de Nicolas Sarkozy, en décembre 2007, n'a pas vraiment été une surprise pour nous. Il y a quatre ans, dans son livre "La République, les religions, l'espérance" [Ed. du Cerf, novembre 2004], Nicolas Sarkozy affichait déjà son programme et sa vision de la laïcité. Pour lui, la religion et la république ne peuvent pas exister en tant que telles séparément. Il faut de la religion pour donner du sens à la république. C'est pour cela que dans son discours, il a pu opposer l'instituteur et le curé. L'instituteur enseigne certes les valeurs morales et civiques, mais c'est le curé qui a les clés de la vérité éternelle.
Sarkozy esquisse là une nouvelle définition des rapports entre l'Etat et la religion. Il veut s'inscrire dans une coopération entre la religion et la politique. Sans vouloir trop caricaturer, sa posture rappelle ce mythe qu'il a de la politique américaine, où Dieu est omniprésent, est le grand patron. Un exemple récent, quand la co-lisitière de John McCain, Sarah Palin prétend que l'envoi de troupes US en Irak est l'œuvre de Dieu.
Sarkozy est très imbibé, très admiratif de cette culture. Il essaie de tracer, en marchant sur des œufs évidemment car les résistances sont là, un sillon qui ne fait que satisfaire l'Eglise. Auparavant, pour des raisons de diplomatie et de distanciation, celle-ci était en retrait sur la laïcité. Elle adoptait une posture volontairement discrète. Même en 2007 après le discours de Sarkozy, l'Eglise n'a pas trop réagi. Il fallait laisser passer un peu de temps. Aujourd'hui, ce voyage du pape est la réponse du berger romain à la bergère française : c'est oui. Une nouvelle déclinaison de la laïcité s'instaure. Elle n'a pas lieu d'être, mais elle satisfait l'Eglise, qui en attend des fruits incontestables : plus de visibilité, plus de crédit dans les messages qu'elle adresse à la société…
C'est réellement à double-tranchant. En prenant de plus en plus de place, l'Eglise est en train de nourrir un certain anti-cléricalisme. Celui-ci avait disparu, car la laïcité française a fait ses preuves. C'est même un modèle référent dans le monde. Les nouveaux pays dans lesquels il y a eu des conflits entre ethnies ou religions, comme la Bosnie, ont mis en place des constitutions semblables.
Je crois qu'on ne se rend pas compte dans l'Eglise de France que ce terme de laïcité positive dont parle Sarkozy risque de poser de très graves problèmes quand il prendra réellement effet. C'est faire injure à l'intelligence des citoyens que d'accoler "positif" à laïcité. Car l'Etat "crache déjà au bassinet", si je peux me permettre l'expression, en finançant l'entretien des lieux de culte, et celui du clergé. Chacun y va maintenant de son qualificatif pour parler de la laïcité. Ainsi, pour se différencier du "positif" de Sarkozy, le cardinal Barbarin a évoqué hier la "saine laïcité". Le terme de laïcité se suffit à lui-même.
Votre magazine Golias dit se situer "en observateur attentif et circonspect" par rapport au pape. Après trois ans de pontificat, quel bilan lui donner ?
- Nous avons voulu avoir, a priori, un cadrage non pas critique, mais sympathique avec le nouveau pape. Mais c'est un peu ce que nous avions redouté. Force est de constater que le bilan est pour l'instant très négatif. Trois ans après, ce pontificat nous paraît se recentrer sur un résidu très conservateur et très classique. Le Motus proprio l'an dernier, qui réintègre les traditionnalistes de Monseigneur Lefebvre dans l'Eglise, en a été le signe. Politiquement, c'est une décision qui peut se comprendre. Le pape, en tant que garant de l'Eglise et de son unité, essaie de la rassembler. Mais il regarde trop d'un côté, sur un modèle très intransigeant, très restaurateur; et il oublie le reste. Il tourne le dos à la modernité. Ce n'est pas en confortant des prêtres intransigeants qui portent des cols romains, en réhabilitant la messe en latin, en stigmatisant systématiquement la modernité qu'on va sortir l'Eglise de l'ornière dans laquelle elle est. Car enfin, il y a une crise des vocations chez les prêtres, la fréquentation dominicale chez les fidèles est en chute libre, cela se constate un peu plus tous les jours. Le pape a des missions à remplir, celles d'ouvrir l'Eglise : réformer les institutions et le manque de démocratie dans l'Eglise, ouvrir l'Eglise et sa liturgie aux fidèles et notamment aux femmes… Le monde moderne pose des questions essentielles sur la vie et la mort, et l'Eglise est incapable de répondre à ces attentes. Il y a tellement de choses à faire.
Et là, on se tire une balle dans le pied en fermant la porte à des gens qui n'ont pas perdu le sens de la foi, mais qui ne veulent pas la pratiquer au sein de l'Eglise catholique, perçue comme un étouffoir.
Je crois que ce pape ne se rend pas compte, ne prend pas la véritable mesure de la crise.
Pour sa venue en France, il a demandé aux évêques de France de les rencontrer en tête-à-tête. Je crois que les évêques n'en avaient pas trop envie, plus habitués aux grands raouts. Il veut, quelque part, remettre les pendules à l'heure. Car il reproche deux choses à l'Eglise française. D'abord l'effondrement du catholicisme français, et le fait qu'on n'entend plus la voie de la France au niveau international ; il se montre aussi très alarmiste sur la qualité intellectuelle des nouvelles communautés qui émergent.
Et c'est totalement paradoxal, car ce pontificat ne prend aucun moyen pour régler cette crise, et au contraire lui fait des reproches.
C'est un pontificat très bien léché sur le plan intellectuel, mais catastrophique sur le plan des réformes et de l'ouverture. Ce n'est pas du pessimisme de ma part, c'est un constat que je fais tous les jours en sillonant les églises de villes et de campagnes de France. Pour l'instant on met des rustines sur cette crise : on fait venir des prêtres polonais, africains… Mais le bateau va vite prendre l'eau. Si on ne fait pas de réformes, on va dans un mur.
Interview de Christian Terras par Sibylle Laurent
(le vendredi 12 septembre 2008)
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