Interview de Florence Aubenas, grand reporter au Nouvel Obs, parue sur Nouvelobs.com le 5 septembre 2008
Les interrogations persistent sur les circonstances de la mort des 10 soldats en Afghanistan, dans les médias comme dans les familles des soldats. Hervé Morin réagit, fustigeant des "rumeurs permanentes, qui sont ressassées", et appelle à l'"unité nationale dans cette lutte pour la paix". Y a-t-il une volonté de masquer une erreur de stratégie ?
- Quand il parle de rumeurs persistantes, Hervé Morin fait semblant de comprendre que les médias ne s'intéressent qu'aux circonstances précises de la mort de ces soldats. Bien évidemment, le travail d'information du journaliste n'est pas d'entrer dans ces détails morbides, ni de faire allusion à des choses sinistres. Ce qui est intéressant, c'est de savoir comment se sont déroulés les combats, la stratégie qui a été mise en place pour l'opération… Aujourd'hui, on se rend bien compte qu'on ne peut plus parler de victoire dans cette affaire. Quelles sont alors les raisons de cet échec ? Combien y a-t-il eu de pertes ? Qu'ont fait les hélicoptères envoyés sur place ? Quelle stratégie a été mise en œuvre ? Les Français doivent savoir cela.
Il y a, bien sûr, un emballement des médias, de l'opinion. Avant cette embuscade, la plupart des Français ne savaient pas que le pays avait envoyé des troupes en Afghanistan. Ni le nombre de soldats envoyés, pas plus que le mandat sous lequel les troupes agissaient.
En effet, à la différence du Canada, de la Grande-Bretagne, les Français ont été très longtemps préservés de la guerre en Afghanistan.
Cela s'explique en partie par le mandat que les troupes avaient là-bas. Les 40 pays de la coalition ont interprété le mandat de l'ONU en Afghanistan de deux manières différentes. Une partie de ces pays a dit : "Il faut avant tout assurer un gouvernement stable, le maintien de l'ordre, la sécurité du pays". Le mandat, ont-ils estimé, n'était pas un mandat d'offensive. L'Allemagne, l'Italie, l'Espagne ont pris cette position.
De l'autre côté, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada pensent que maintenir la sécurité dans le pays consistait aussi à faire des patrouilles. La France était jusqu'à présent dans le premier groupe. Mais sa position a évolué. En avril, Sarkozy a envoyé de nouvelles troupes en Afghanistan, mais a aussi changé les mandats de la France. Ce qui veut dire des patrouilles. Des soldats français déployés en position offensive, c'est un degré d'implication beaucoup plus important, une exposition au danger beaucoup plus grande pour les soldats. C'est, inévitablement, le risque d'avoir des morts. C'est terrible de prédire la mort et personne n'en a envie. Mais quand on est en guerre, c'est une chose qu'il faut prévoir.
Un exemple concret : avant cette embuscade, le Canada, avec ses patrouilles, a eu à déplorer une centaine de morts. Les Etats-Unis, près de six cents. La France, moins investie, en avait eu quatorze. En s'investissant plus en Afghanistan, les Français s'aperçoivent tout à coup que des gosses de 20 ans sont en train de se faire tuer là-bas. Aux Etats-Unis et au Canada, c'est une réalité avec laquelle ils vivent depuis le début.
Ainsi, au nom du soutien aux armées, au nom de la lutte contre le terrorisme, et des valeurs que tous les Etats brandissent en temps de guerre, il faudrait jeter un voile sur tout cela. C'est un procédé qui date : on envoie des gens au casse-pipe pendant des années. Et sous prétexte d'union nationale, il ne faut pas en parler. Mais nous ne sommes plus au temps de la guerre d'Algérie. Cela ne fonctionne plus en 2008. Être uni dans la lutte contre le terrorisme, ce n'est pas avaler n'importe quelle version de l'opération.
Bien au contraire, pour préserver la mémoire de ces soldats morts en Afghanistan, il faut dire pourquoi ils sont morts et ce qu'il s'est réellement passé. Ne pas cacher les choses, mais bien les dévoiler.
Justement, Paris Match a publié des photos montrant deux combattants islamistes arborant des Famas, le fusil d'assaut des forces françaises pris aux soldats tombés dans l'embuscade. Les politiques et les familles se sont élevées contre ces clichés. Voyeurisme ou information selon vous ?
- D'un côté, dire "cacher ces choses qu'on ne veut pas voir" n'est jamais la bonne solution. De l'autre, c'est vrai que c'est choquant. Je peux comprendre qu'une mère qui a perdu son fils dans cette embuscade, qui ouvre Match et tombe sur ces photos soit blessée, indignée.
Mais les politiques ne peuvent pas dire : "Nous sommes en guerre, nous appelons à l'unité du pays dans cette lutte", et ne pas regarder les choses en face. Match parle de la guerre, et ce sont bien des photos de guerre. Il faut regarder en face ce qui se passe. Voilà l'image de la guerre, elle est dans Paris Match. Serait-on aussi choqué si c'était des uniformes américains qu'avaient portés les talibans ? La censure n'est jamais la bonne solution.
Après, suivant sa sensibilité, chaque journal va choisir ou pas de montrer telle ou telle photo ; chacun donne à voir ce qu'il lui semble important de montrer. Il est toujours facile de critiquer les collègues, mais ce que je trouve dommage, dans le reportage de Match, c'est qu'il y a très peu d'informations à côté de ces images-choc. Qui sont ces gens ? Qui est ce groupe ? Qu'est-ce qu'il représente ? Se renvendiquent-ils d'Al-Qaeda ? Une enquête aurait aidé le lecteur à prendre de la distance. Au lieu de cela, un court texte, avec une phrase qui accroche : "Si les Français ne partent pas, on les tuera tous"… C'est un peu brut. Une enquête qui manque, mais que nous publions dans l'Obs la semaine prochaine.
Cette embuscade, et la polémique qu'elle suscite pourraient remettre en cause la légitimité de la présence française en Afghanistan. Nicolas Sarkozy, au contraire, semble opter pour la solution d'y envoyer toujours plus de renforts, à la demande des USA. Comment comprendre cette position ?
- Quand Sarkozy s'est engagé en Afghanistan, il l'a fait à la suite de pressions de la part des Etats-Unis. En effet, le Canada en février dernier a ouvert un débat, à l'occasion de l'arrivée à échéance en 2009 de son mandat en Afghanistan. Le pays voulait se retirer d'Afghanistan. Les USA ont donc dit : "Il faut que d'autres troupes s'engagent pour les remplacer". Il y a eu des pressions très insistantes des Etats-Unis sur les pays alliés, Allemagne, Italie, Espagne, France. Tous les pays ont refusé, à l'exception de la France. Pour eux, la solution n'est pas militaire, ce qui aurait entraîné une spirale de violence. Nicolas Sarkozy pouvait donc refuser. Quand il a pris cette décision de renforcer la présence française en Afghanistan, Sarkozy avait tous les éléments en main pour prévoir ce qui allait se passer, cette embuscade.
La grande difficulté, c'est qu'il n'y a plus vraiment possibilité de faire marche arrière. La France s'est engagée à tenir certaines positions et certaines zones dans le pays, elle ne peut pas retirer ses troupes.
Comme la France a changé de mandat, un débat est programmé à l'Assemblée le 22 septembre. Un débat, comme ceux qu'ont eu les Etats-Unis ou le Canada, à chaque fois qu'ils ont engagé leurs troupes. Un débat, enfin. Le problème, c'est que l'opposition face à cet engagement en Afghanistan est très floue. Les gens s'interrogent, se questionnent. Mais aucune alternative à l'engagement actuel n'est élaborée. Tous ces problèmes d'engagement militaire ne recoupent pas forcément des positions de partis. Le débat est donc difficile, très confus. On est en présence de deux blocs, qui sont représentés par des individus. Si on peut parler de piège afghan pour les Français, c'est celui-là : s'engager sans consultations réelles, sans savoir où on va.
Interview de Florence Aubenas par Sibylle Laurent
(le vendredi 5 septembre 2008)
Les interrogations persistent sur les circonstances de la mort des 10 soldats en Afghanistan, dans les médias comme dans les familles des soldats. Hervé Morin réagit, fustigeant des "rumeurs permanentes, qui sont ressassées", et appelle à l'"unité nationale dans cette lutte pour la paix". Y a-t-il une volonté de masquer une erreur de stratégie ?
- Quand il parle de rumeurs persistantes, Hervé Morin fait semblant de comprendre que les médias ne s'intéressent qu'aux circonstances précises de la mort de ces soldats. Bien évidemment, le travail d'information du journaliste n'est pas d'entrer dans ces détails morbides, ni de faire allusion à des choses sinistres. Ce qui est intéressant, c'est de savoir comment se sont déroulés les combats, la stratégie qui a été mise en place pour l'opération… Aujourd'hui, on se rend bien compte qu'on ne peut plus parler de victoire dans cette affaire. Quelles sont alors les raisons de cet échec ? Combien y a-t-il eu de pertes ? Qu'ont fait les hélicoptères envoyés sur place ? Quelle stratégie a été mise en œuvre ? Les Français doivent savoir cela.
Il y a, bien sûr, un emballement des médias, de l'opinion. Avant cette embuscade, la plupart des Français ne savaient pas que le pays avait envoyé des troupes en Afghanistan. Ni le nombre de soldats envoyés, pas plus que le mandat sous lequel les troupes agissaient.
En effet, à la différence du Canada, de la Grande-Bretagne, les Français ont été très longtemps préservés de la guerre en Afghanistan.
Cela s'explique en partie par le mandat que les troupes avaient là-bas. Les 40 pays de la coalition ont interprété le mandat de l'ONU en Afghanistan de deux manières différentes. Une partie de ces pays a dit : "Il faut avant tout assurer un gouvernement stable, le maintien de l'ordre, la sécurité du pays". Le mandat, ont-ils estimé, n'était pas un mandat d'offensive. L'Allemagne, l'Italie, l'Espagne ont pris cette position.
De l'autre côté, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada pensent que maintenir la sécurité dans le pays consistait aussi à faire des patrouilles. La France était jusqu'à présent dans le premier groupe. Mais sa position a évolué. En avril, Sarkozy a envoyé de nouvelles troupes en Afghanistan, mais a aussi changé les mandats de la France. Ce qui veut dire des patrouilles. Des soldats français déployés en position offensive, c'est un degré d'implication beaucoup plus important, une exposition au danger beaucoup plus grande pour les soldats. C'est, inévitablement, le risque d'avoir des morts. C'est terrible de prédire la mort et personne n'en a envie. Mais quand on est en guerre, c'est une chose qu'il faut prévoir.
Un exemple concret : avant cette embuscade, le Canada, avec ses patrouilles, a eu à déplorer une centaine de morts. Les Etats-Unis, près de six cents. La France, moins investie, en avait eu quatorze. En s'investissant plus en Afghanistan, les Français s'aperçoivent tout à coup que des gosses de 20 ans sont en train de se faire tuer là-bas. Aux Etats-Unis et au Canada, c'est une réalité avec laquelle ils vivent depuis le début.
Ainsi, au nom du soutien aux armées, au nom de la lutte contre le terrorisme, et des valeurs que tous les Etats brandissent en temps de guerre, il faudrait jeter un voile sur tout cela. C'est un procédé qui date : on envoie des gens au casse-pipe pendant des années. Et sous prétexte d'union nationale, il ne faut pas en parler. Mais nous ne sommes plus au temps de la guerre d'Algérie. Cela ne fonctionne plus en 2008. Être uni dans la lutte contre le terrorisme, ce n'est pas avaler n'importe quelle version de l'opération.
Bien au contraire, pour préserver la mémoire de ces soldats morts en Afghanistan, il faut dire pourquoi ils sont morts et ce qu'il s'est réellement passé. Ne pas cacher les choses, mais bien les dévoiler.
Justement, Paris Match a publié des photos montrant deux combattants islamistes arborant des Famas, le fusil d'assaut des forces françaises pris aux soldats tombés dans l'embuscade. Les politiques et les familles se sont élevées contre ces clichés. Voyeurisme ou information selon vous ?
- D'un côté, dire "cacher ces choses qu'on ne veut pas voir" n'est jamais la bonne solution. De l'autre, c'est vrai que c'est choquant. Je peux comprendre qu'une mère qui a perdu son fils dans cette embuscade, qui ouvre Match et tombe sur ces photos soit blessée, indignée.
Mais les politiques ne peuvent pas dire : "Nous sommes en guerre, nous appelons à l'unité du pays dans cette lutte", et ne pas regarder les choses en face. Match parle de la guerre, et ce sont bien des photos de guerre. Il faut regarder en face ce qui se passe. Voilà l'image de la guerre, elle est dans Paris Match. Serait-on aussi choqué si c'était des uniformes américains qu'avaient portés les talibans ? La censure n'est jamais la bonne solution.
Après, suivant sa sensibilité, chaque journal va choisir ou pas de montrer telle ou telle photo ; chacun donne à voir ce qu'il lui semble important de montrer. Il est toujours facile de critiquer les collègues, mais ce que je trouve dommage, dans le reportage de Match, c'est qu'il y a très peu d'informations à côté de ces images-choc. Qui sont ces gens ? Qui est ce groupe ? Qu'est-ce qu'il représente ? Se renvendiquent-ils d'Al-Qaeda ? Une enquête aurait aidé le lecteur à prendre de la distance. Au lieu de cela, un court texte, avec une phrase qui accroche : "Si les Français ne partent pas, on les tuera tous"… C'est un peu brut. Une enquête qui manque, mais que nous publions dans l'Obs la semaine prochaine.
Cette embuscade, et la polémique qu'elle suscite pourraient remettre en cause la légitimité de la présence française en Afghanistan. Nicolas Sarkozy, au contraire, semble opter pour la solution d'y envoyer toujours plus de renforts, à la demande des USA. Comment comprendre cette position ?
- Quand Sarkozy s'est engagé en Afghanistan, il l'a fait à la suite de pressions de la part des Etats-Unis. En effet, le Canada en février dernier a ouvert un débat, à l'occasion de l'arrivée à échéance en 2009 de son mandat en Afghanistan. Le pays voulait se retirer d'Afghanistan. Les USA ont donc dit : "Il faut que d'autres troupes s'engagent pour les remplacer". Il y a eu des pressions très insistantes des Etats-Unis sur les pays alliés, Allemagne, Italie, Espagne, France. Tous les pays ont refusé, à l'exception de la France. Pour eux, la solution n'est pas militaire, ce qui aurait entraîné une spirale de violence. Nicolas Sarkozy pouvait donc refuser. Quand il a pris cette décision de renforcer la présence française en Afghanistan, Sarkozy avait tous les éléments en main pour prévoir ce qui allait se passer, cette embuscade.
La grande difficulté, c'est qu'il n'y a plus vraiment possibilité de faire marche arrière. La France s'est engagée à tenir certaines positions et certaines zones dans le pays, elle ne peut pas retirer ses troupes.
Comme la France a changé de mandat, un débat est programmé à l'Assemblée le 22 septembre. Un débat, comme ceux qu'ont eu les Etats-Unis ou le Canada, à chaque fois qu'ils ont engagé leurs troupes. Un débat, enfin. Le problème, c'est que l'opposition face à cet engagement en Afghanistan est très floue. Les gens s'interrogent, se questionnent. Mais aucune alternative à l'engagement actuel n'est élaborée. Tous ces problèmes d'engagement militaire ne recoupent pas forcément des positions de partis. Le débat est donc difficile, très confus. On est en présence de deux blocs, qui sont représentés par des individus. Si on peut parler de piège afghan pour les Français, c'est celui-là : s'engager sans consultations réelles, sans savoir où on va.
Interview de Florence Aubenas par Sibylle Laurent
(le vendredi 5 septembre 2008)
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