Interview de Jacques Mistral, spécialiste des Etats-Unis à l'Institut français des relations internationales, parue sur Nouvelobs.com le 11 septembre 2008
Sept ans après le 11 Septembre, les "théories du complot" ressortent régulièrement, faisant peser des soupçons sur le gouvernement américain. Comment expliquer ces doutes persistants ?
- Ces histoires sont des absurdités. Il n'y a rien de pire que ces rumeurs, qui sont une des bizarreries de l'esprit humain. Cela me fait penser à un livre, paru il y a 25 ans, La rumeur d'Orléans [une étude dirigée par Edgar Morin, parue aux éditions du Seuil en 1969, ndlr]. Ce livre cherchait à comprendre pourquoi persistait une rumeur alors qu'il était très clairement établi que celle-ci était sans fondement. Cette affaire en l'occurrence laissait entendre que des cabines d'essayage de plusieurs magasins, tenus par des commerçants juifs, servaient en fait de piège pour faire disparaître des jeunes filles. L'histoire ne reposait sur aucune donnée, mais rien n'a pu mettre fin à la rumeur, reprise dans les médias. Pourquoi les gens sont-ils si résistants à accepter des choses évidentes ? Il y a un fond de l'esprit humain propice à cela, car ce type d'histoire se répète de manière périodique.
C'est un mécanisme de même nature qui est à l'œuvre dans le cas du 11 Septembre. Dans ce cas, ce mécanisme se combine avec une espèce d'antiaméricanisme : quoiqu'on évoque à propos des Etats-Unis, des fantasmes s'y greffent, et la théorie du complot ressort.
Il est par ailleurs frappant de constater que ce ne sont que des suppositions, des idées, des préjugés, mais qu'il ne s'est jamais produit un fait, une feuille de papier, une conversation téléphonique, qui vienne étayer cette rumeur. Les preuves font totalement défaut.
Ces théories du complot témoignent enfin et surtout d'une forme d'obscurantisme. C'est aussi connoté politiquement. Aux Etats-Unis, d'autres rumeurs circulent, comme le créationnisme, un courant de pensée qui est contre Darwin et la théorie de l'évolution. Ces formes de l'esprit vont contre tout raisonnement logique et ont une longue histoire, qui remonte à la lutte contre Galilée.
Dans l'affaire qui nous intéresse, il y a souvent derrière ces affabulations un relent d'antisémitisme. On évoque souvent l'histoire d'un complot juif derrière la destruction de ces tours, en supposant, par exemple, qu'aucun Juif n'était présent dans les tours détruites. Ce sont des obsessions antisémites, il n'y a pas d'autres mots. On va chercher des informations invérifiables, et qui sont éminemment fausses. Toutes ces théories ne reposent sur rien mais se répètent sous le manteau. Le fait que l'humoriste Jean-Marie Bigard, qui est tout de même un proche du président, s'y intéresse, témoigne du fait que cela circule dans les cercles influents. Dans une démarche rationnelle, scientifique, il n'y a absolument rien à dire de tout cela, si ce n'est dénoncer la médiocrité des esprits.
Lors du 11 Septembre, la position de George W. Bush et des officiels était de dire : "L'Amérique est la cible des attaques parce qu'elle est le phare le plus brillant de la liberté dans le monde". A aucun moment, ils n'ont mis en cause leur politique extérieure (Guerre du Golfe, Irak, Israël, soutien aux dictatures)…
- J'ai bien connu cette thèse propagée par l'administration Bush. Ma conviction est que les néoconservateurs se trompent profondément en imaginant que ce courant de critiques est hostile à ce que sont les Etats-Unis, les valeurs occidentales, la liberté. Evidemment, il y a une sûrement une petite fraction de gens qui luttent pour le fondamentalisme, mais ils sont une minorité. Ce qui est frappant lorsqu'on regarde les sondages, c'est qu'il y a un sentiment critique vis-à-vis des Etats-Unis est très répandu. Mais sans la violence des mouvements comme Al-Qaeda.
Prenons l'exemple de la Turquie. C'est un pays qui n'est pas arabe, et qui a fait des efforts significatifs en direction de la démocratie et de la laïcité. Ce pays a été un allié des Etats-Unis pendant 50 ans à l'époque de la Guerre Froide. Or, à l'heure actuelle, seulement 9% des Turcs ont une vision favorable des USA. Ce n'est pas du tout parce qu'ils sont anti-américains. Ils défendent la liberté contre la dictature communiste, la religion contre le fondamentalisme. Cela montre bien que les réactions antiaméricaines sont opposées à ce que font les Etats-Unis, et non pas à ce qu'ils sont.
La guerre du Golfe a été à l'origine de ce mouvement critique. Mais ce sont les catastrophes de la guerre en Irak, leurs positions intransigeantes de soutien à Israël pour l'occupation des territoires Palestiniens qui ont aussi joué. Les Etats-Unis gèrent leur dossier selon un double-standard. Ils cherchent à propager les idéaux de la démocratie ; et c'est le même pays qui a des prisons comme Guantanamo.
Maintenant, ce qu'une politique a fait, une autre politique peut le défaire et le changer. L'enthousiasme en Europe qui a été réservé à l'accueil de Barack Obama à Berlin en dit long.
Sept ans après, cet événement a-t-il modifié la politique extérieure des Etats-Unis ? Une évolution est-elle envisageable avec les candidats à la présidentielle ?
- Il y a eu un changement réel au cours du second mandat de Bush. Départ de Donald Rumsfeld, nomination de Condoleezza Rice comme secrétaire d'Etat… Mais surtout, la relation a évolué vis-à-vis de l'Europe. Les USA ont montré une volonté d'ouverture, de dialogue réel, dictée par le réalisme : cela ne va nulle part de se dresser contre le monde entier. Mais cela ne s'est pas traduit par une inflexion politique très significative. Le réchauffement est là, mais ne va pas jusqu'au changement. Depuis le 11 Septembre, il y a eu une autre évolution : la réorientation de la politique française orchestrée par Nicolas Sarkozy. Sans que les USA ne fassent aucun pas en avant, nous avons adopté une position qui leur est plus favorable. Cela a aussi contribué au réchauffement.
Il ne faut cependant pas s'illusionner. Le prochain président américain défendra en priorité les intérêts américains et agira en fonction des innombrables contraintes qui pèsent sur les zones d'intervention américaine, en Irak, en Afghanistan… Il ne faut pas s'attendre à des réactions brutales. Mais le simple fait d'écouter et d'accepter l'idée que d'autres pays peuvent apporter quelque chose à la politique américaine est nouveau. Et l'intérêt des USA est d'aller dans ce sens. Je le redis, l'enthousiasme pour Barack Obama lors de son voyage en Europe a été spectaculaire. Il a montré qu'il savait écouter, tenir compte des uns et des autres. Car le sentiment que l'Amérique a des aspects formidables, de liberté, de réussite est toujours répandu dans le monde entier et ne demande qu'à s'exprimer. Si on lui oppose une attitude nationaliste, si l'Amérique se referme sur elle-même ce sentiment s'éteint. Il faut donc garder espoir.
Interview de Jacques Mistral par Sibylle Laurent
(jeudi 11 septembre 2008)
Sept ans après le 11 Septembre, les "théories du complot" ressortent régulièrement, faisant peser des soupçons sur le gouvernement américain. Comment expliquer ces doutes persistants ?
- Ces histoires sont des absurdités. Il n'y a rien de pire que ces rumeurs, qui sont une des bizarreries de l'esprit humain. Cela me fait penser à un livre, paru il y a 25 ans, La rumeur d'Orléans [une étude dirigée par Edgar Morin, parue aux éditions du Seuil en 1969, ndlr]. Ce livre cherchait à comprendre pourquoi persistait une rumeur alors qu'il était très clairement établi que celle-ci était sans fondement. Cette affaire en l'occurrence laissait entendre que des cabines d'essayage de plusieurs magasins, tenus par des commerçants juifs, servaient en fait de piège pour faire disparaître des jeunes filles. L'histoire ne reposait sur aucune donnée, mais rien n'a pu mettre fin à la rumeur, reprise dans les médias. Pourquoi les gens sont-ils si résistants à accepter des choses évidentes ? Il y a un fond de l'esprit humain propice à cela, car ce type d'histoire se répète de manière périodique.
C'est un mécanisme de même nature qui est à l'œuvre dans le cas du 11 Septembre. Dans ce cas, ce mécanisme se combine avec une espèce d'antiaméricanisme : quoiqu'on évoque à propos des Etats-Unis, des fantasmes s'y greffent, et la théorie du complot ressort.
Il est par ailleurs frappant de constater que ce ne sont que des suppositions, des idées, des préjugés, mais qu'il ne s'est jamais produit un fait, une feuille de papier, une conversation téléphonique, qui vienne étayer cette rumeur. Les preuves font totalement défaut.
Ces théories du complot témoignent enfin et surtout d'une forme d'obscurantisme. C'est aussi connoté politiquement. Aux Etats-Unis, d'autres rumeurs circulent, comme le créationnisme, un courant de pensée qui est contre Darwin et la théorie de l'évolution. Ces formes de l'esprit vont contre tout raisonnement logique et ont une longue histoire, qui remonte à la lutte contre Galilée.
Dans l'affaire qui nous intéresse, il y a souvent derrière ces affabulations un relent d'antisémitisme. On évoque souvent l'histoire d'un complot juif derrière la destruction de ces tours, en supposant, par exemple, qu'aucun Juif n'était présent dans les tours détruites. Ce sont des obsessions antisémites, il n'y a pas d'autres mots. On va chercher des informations invérifiables, et qui sont éminemment fausses. Toutes ces théories ne reposent sur rien mais se répètent sous le manteau. Le fait que l'humoriste Jean-Marie Bigard, qui est tout de même un proche du président, s'y intéresse, témoigne du fait que cela circule dans les cercles influents. Dans une démarche rationnelle, scientifique, il n'y a absolument rien à dire de tout cela, si ce n'est dénoncer la médiocrité des esprits.
Lors du 11 Septembre, la position de George W. Bush et des officiels était de dire : "L'Amérique est la cible des attaques parce qu'elle est le phare le plus brillant de la liberté dans le monde". A aucun moment, ils n'ont mis en cause leur politique extérieure (Guerre du Golfe, Irak, Israël, soutien aux dictatures)…
- J'ai bien connu cette thèse propagée par l'administration Bush. Ma conviction est que les néoconservateurs se trompent profondément en imaginant que ce courant de critiques est hostile à ce que sont les Etats-Unis, les valeurs occidentales, la liberté. Evidemment, il y a une sûrement une petite fraction de gens qui luttent pour le fondamentalisme, mais ils sont une minorité. Ce qui est frappant lorsqu'on regarde les sondages, c'est qu'il y a un sentiment critique vis-à-vis des Etats-Unis est très répandu. Mais sans la violence des mouvements comme Al-Qaeda.
Prenons l'exemple de la Turquie. C'est un pays qui n'est pas arabe, et qui a fait des efforts significatifs en direction de la démocratie et de la laïcité. Ce pays a été un allié des Etats-Unis pendant 50 ans à l'époque de la Guerre Froide. Or, à l'heure actuelle, seulement 9% des Turcs ont une vision favorable des USA. Ce n'est pas du tout parce qu'ils sont anti-américains. Ils défendent la liberté contre la dictature communiste, la religion contre le fondamentalisme. Cela montre bien que les réactions antiaméricaines sont opposées à ce que font les Etats-Unis, et non pas à ce qu'ils sont.
La guerre du Golfe a été à l'origine de ce mouvement critique. Mais ce sont les catastrophes de la guerre en Irak, leurs positions intransigeantes de soutien à Israël pour l'occupation des territoires Palestiniens qui ont aussi joué. Les Etats-Unis gèrent leur dossier selon un double-standard. Ils cherchent à propager les idéaux de la démocratie ; et c'est le même pays qui a des prisons comme Guantanamo.
Maintenant, ce qu'une politique a fait, une autre politique peut le défaire et le changer. L'enthousiasme en Europe qui a été réservé à l'accueil de Barack Obama à Berlin en dit long.
Sept ans après, cet événement a-t-il modifié la politique extérieure des Etats-Unis ? Une évolution est-elle envisageable avec les candidats à la présidentielle ?
- Il y a eu un changement réel au cours du second mandat de Bush. Départ de Donald Rumsfeld, nomination de Condoleezza Rice comme secrétaire d'Etat… Mais surtout, la relation a évolué vis-à-vis de l'Europe. Les USA ont montré une volonté d'ouverture, de dialogue réel, dictée par le réalisme : cela ne va nulle part de se dresser contre le monde entier. Mais cela ne s'est pas traduit par une inflexion politique très significative. Le réchauffement est là, mais ne va pas jusqu'au changement. Depuis le 11 Septembre, il y a eu une autre évolution : la réorientation de la politique française orchestrée par Nicolas Sarkozy. Sans que les USA ne fassent aucun pas en avant, nous avons adopté une position qui leur est plus favorable. Cela a aussi contribué au réchauffement.
Il ne faut cependant pas s'illusionner. Le prochain président américain défendra en priorité les intérêts américains et agira en fonction des innombrables contraintes qui pèsent sur les zones d'intervention américaine, en Irak, en Afghanistan… Il ne faut pas s'attendre à des réactions brutales. Mais le simple fait d'écouter et d'accepter l'idée que d'autres pays peuvent apporter quelque chose à la politique américaine est nouveau. Et l'intérêt des USA est d'aller dans ce sens. Je le redis, l'enthousiasme pour Barack Obama lors de son voyage en Europe a été spectaculaire. Il a montré qu'il savait écouter, tenir compte des uns et des autres. Car le sentiment que l'Amérique a des aspects formidables, de liberté, de réussite est toujours répandu dans le monde entier et ne demande qu'à s'exprimer. Si on lui oppose une attitude nationaliste, si l'Amérique se referme sur elle-même ce sentiment s'éteint. Il faut donc garder espoir.
Interview de Jacques Mistral par Sibylle Laurent
(jeudi 11 septembre 2008)
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