lundi 21 décembre 2009

2000-2010 : l'ère de l'information en temps réel


La décennie passée est définitivement celle de l'accès pour tous à une information mondialisée, de plus en plus rapide. Les performances d'Internet sans cesse améliorées, le web 2.0, les blogs, Facebook, Twitter, l'internet mobile et l'IPhone… expliquent ce phénomène. Retour sur 10 ans de course à l'information.

l faut aller vite, toujours plus vite. Tout savoir tout de suite sur tout. A l'heure du haut débit, de Twitter et de l'iPhone, ne pas avoir à la minute les derniers rebondissements de l'attentat au Pakistan ou la énième bourde d'un ministre du gouvernement parait incongru. En 10 ans, beaucoup de choses ont changé : les évolutions technologiques (haut-débit, wifi, internet mobile) ont permis à tous un meilleur accès à internet; ces évolutions se sont répercutées sur les habitudes du lecteur; les journalistes ont dû également s'adapter à évolution et repenser leur rôle. Retour sur une info à trois voix et décorticage de chacune d'entre elles.
Sur ces dix dernières années, les avancées d'internet et du temps réel se lisent surtout à travers les grands évènements internationaux et la réactivité de plus en plus grande dont fait preuve le réseau.

Les débuts de l'information mondialisée


- 11 septembre 2001, l'effondrement des tours du World Trade Center
Les débuts des sites d'information sont un rien cafouillants. On pourrait croire que la date, historique, de l'effondrement des tours jumelles consacre l'avènement des sites d'informations sur internet comme première source d'information des lecteurs, avides d'informations réactives. Or, il n'en est rien. Ce jour-là, ce sont les journaux et la presse audiovisuelle qui battent des records d'audience. Les sites internet, eux, ne sont pas à la hauteur de cet évènement planétaire. Leurs premières limites sont d'abord des limites techniques. En effet, beaucoup sont en panne, "plantés" face au trop grand nombre de connexions. Les autres offrent une ou deux pages, un article et quelques photos… Trop de réflexes de journalistes-papiers, pas assez de réactivité… piètre bilan. Mais il y a une attente du public, les éditeurs en ont conscience. Manquent, encore, les moyens techniques.

- 11 mars 2004, les attentats de Madrid dans des trains de banlieue
C'est la période de rodage. A cette occasion, la plupart des sites internet battent des records d'audience, surtout en Europe. Le trafic est devenu fluide, les journalistes mettent en ligne des contenus qui leur sont propres : cartes, animations dynamiques, graphiques, forums, tchats, qui remplacent les seuls textes et photos. Les sites espagnols El Pais et El Mundo proposent très rapidement des animations, reprises partout dans le monde. Les sites sont à présent suffisemment équipés et rodés pour rivaliser avec les éditions papier et télévisuelles.

- Les attentats dans les transports londoniens le 7 juillet 2005 marquent en quelque sorte la consécration des sites d'information comme médias à part entière, fournisseurs de contenu et non plus simples relais.
Les internautes anglais, américains et madrilènes se ruent sur le réseau. "Internet assume là toutes les attentes : la puissance intéressée des Etats-Unis, l'émotion de la capitale qui a été la cible précédente et le besoin d'information locale", écrivent Bruno Patino et Eric Fottorino dans Une presse sans Gutenberg. Non seulement le trafic est intense sur le réseau, transportant un contenu diversifié, mais une frontière tombe : celle du journaliste et de son audience. En effet, sur les lieux de l'attentat, les témoins ont dégainé leurs portables, et envoient photos et messages grâce à leurs écrans et leurs claviers. Quelques minutes après l'explosion, la BBC reçoit déjà des images du public, en a 50 en une heure. En 24 heures, 20.000 mails, plus de 1000 photos, et 20 vidéos utilisables sont envoyés. Télévisions et quotidiens reprennent ces contenus. Internet devient "à la fois contenu, canal de diffusion, centre d'archives mis à jour en continu et lieu de débats", poursuivent les deux auteurs.


Le poids politique du média Internet


Désormais, l'information circule donc beaucoup plus vite avec la toile. La diffusion des idées ne passe plus nécessairement par les médias traditionnels. L'apparition et la multiplication des blogs, les sites de "journalisme citoyen", permettent à chacun de donner son avis. Les médias ne font plus l’agenda de l’information seuls, mais doivent en partager le rythme avec "la communauté des internautes". Le réseau devient un contre-pouvoir, jusqu'à bouleverser les campagnes politiques.

- 29 mai 2005, référendum français sur la constitution européenne.
Alors que la plupart des journaux papiers militent ouvertement pour le "Oui", le résultat est inattendu : 54,68 % des électeurs votent "non". Et Internet a joué un rôle important dans cette campagne contre le traité. Avec 28 millions d'internautes en France, la toile peut en effet faire pencher la balance. L'Humanité rappelle qu'un enseignant, Etienne Chouard, proposait un texte argumentatif critiquant le projet de constitution européenne. A raison de 30.000 consultations par jour, peu de temps avant que le million d'internautes ne soit atteint.

- En 2007, Internet joue également un rôle dans la campagne pour la présidence française de Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Les candidats sont obligés de se conformer à l'accélération du temps médiatique. Ils doivent, eux aussi, aller de plus en plus vite. Et pour essayer de contrôler l'information sur la toile, créent leur propre site. C'est www.desirsdavenir.org pour Ségolène Royal, www.sarkozy.fr ou encore www.bayrou.fr.


Vers l'info-Buzz


Internet, c'est aussi, croit-on, le règne de la transparence. Off, petites phrases, rumeurs, rien n'est interdit sur internet. Plusieurs affaires sortent sur la toile, s'enveniment facilement en polémiques, ou en règlements de compte. Les sites de vidéos en ligne, Youtube et Dailymotion, cartonnent et offrent une nouvelle dimension à l'information citoyenne.

- La campagne présidentielle américaine de novembre 2008
Internet n'a jamais autant été utilisée pour propager les idées – et les coups bas - que pendant la campagne qui a opposé Barack Obama à John McCain. Des vidéos suggestives comme Obama Girl et les clips embarrassants du révérend Wright sont relayés sur internet. De même que les petites phrases et les rumeurs assassines : John McCain ironise sur Barack Obama, "la plus grande célébrité du monde", et le compare à Britney Spears et à Paris Hilton dans un clip de campagne, le site de la chaîne Fox news évoque des rumeurs affirmant que Barack Obama est musulman, Hillary Clinton qui se souvient avec émotion de sa visite en Bosnie-Herzégovine sous les bombes fait l'objet de pastiches sur internet. Obama va jusqu'à créer un site fightthesmears.com, "combattre les salissures", pour démonter les rumeurs qui circulent sur internet.

- Car Internet inaugure l'ère du buzz. N'importe quelle information, surtout si elle est dérangeante et non destinée à une diffusion publique, peut circuler longtemps sur la toile et connaître un petit succès médiatique. Et impossible de l'arrêter ou même de la freiner sur ce réseau organisé en "grappes", décentralisé. Au contraire même, qu'un médi de masse comme TF1 ignore un tel buzz contribue au final à accroître sa propagation.
En France, citons quelques inoubliables : Alain Duhamel qui confesse son vote bayrouiste ; Ségolène Royal qui confesse son mépris pour le travail des professeurs ; Nicolas Sarkozy et son désormais célèbre "Casse-toi pauvre con" ; Patrick Devedjian qui traite Anne-Marie Comparini de "salope". Toutes ces vidéos ont une trajectoire semblable : elles sont postées en ligne, y circulent, avant qu'un journaliste ne les fasse passer de l'espace numérique à l'espace médiatique.

- Septembre 2009, Brice Hortefeux et les Auvergnats
Les vidéos polémiques s'enchaînent et les buzz se ressemblent. Un tournant est néanmoins à noter, estime Nicolas Vanbremeersch de Slate.fr, avec la vidéo de Brice Hortefeux. Celle-ci, en effet, n'a circulé nulle part sur le réseau avant d'apparaître en une du Monde.fr . Quelques heures et un emballement sur le site de micro-blogging Twitter, elle fait la une des chaînes télés. Parce que le déferlement a été plus rapide que tous les précédents, parce que le sujet – le racisme – est sensible, la réaction politique est également très violente. Au lieu de la molle condamnation habituelle des politiques, tous les hommes publics s'élèvent unanimement et les appels à la démission se multiplient.

2007-2009 : twitter, l'info en live


La révolution twitter, c'est la révolution dans le traitement rapide de l'information par les médias. Encore plus réactifs que les sites d'information, le site de miccro-blogging twitter. Twitter, né en 2007 aux Etats-Unis et découvert un peu plus tard en France, marque l'émergence d'une nouvelle dimension de l'information sur le web. Benoît Raphaël, rédacteur en chef du site participatif Le Post le définit comme suit : twitter, c'est "le live, évidemment, mais surtout le live en réseau, forcément participatif, une sorte de wikipedia du live". Avec 40 millions de visiteurs chaque mois, Twitter rend le partage en ligne de plus en plus facile. "Avant, il fallait faire un blog, un site, écrire des notes, aujourd'hui, en mettant à jour son état, on transmet énormément de choses", explique Loïc Le Meur, blogueur renommé.

- Les attentats de Bombai en novembre 2008 montrent l'utilité de ce réseau d'échange : les internautes sur place twittent en temps réels leurs ressentis ou leurs témoignages, les dernières actus, comme ce twitt écrit de l'intérieur même de l'hôtel : "Mumbai terrorists are asking hotel reception for rooms of American citizens and holding them hostage on one floor" ( CNN ). LiveMint.com, site d'un journal économique indien, indique que sur "twitter [pendant les événements] entre 50 et 100 messages par minute étaient chargés et taggés sur des chaînes comme "mumbai", "#mumbai". Idem sur Facebook, où des groups "Mumbai Terror Attacks : I condemn it", ou "In memory of all those who died in the 26th-27th november MUMBAI massacre…" se créent et alignent rapidement le millier de participants. Information, commentaires, tout s'échange en temps réel.
Laurent Suply, journaliste au Figaro qui avait couvert les attentats de Bombay, explique sur son blog que Twitter est devenu indispensable : "Rien, à ma connaissance, ne va sur cette Terre plus vite que Twitter. Ni moi, ni les télés, ni les agences. Moi, je digère, je synthétise, je vérifie, je source, je linke, ça prend un peu de temps. Les télés vont souvent très vite, et leurs infos sont souvent reprises sur Twitter, mais elles n'émettent qu'un message à la fois" se réjouit-il.

- Le jour de la fusillade de Winnenden, le 11 mars 2009, France24 annonce que la chaîne a pu, grâce à Twitter, "trouver un témoin sur place en 52 minutes" (twitterlocal, application pour trouver des témoins rapidement) ; les journalistes twittent en temps réel, comme lors du procès Clearstream.

- Les manifs iraniennes en juin 2009, le tournant

Réactivité extrême, conversation mondiale, twitter montre qu'il est indispensable là où les autres médias montrent leurs limites. En effet, la après sa réélection contestée,le président Mahmoud Ahmadinejad verrouille le régime. Les téléphones portables sont bloqués, Facebook et d'autres réseaux sociaux sont inaccessibles, échanger des SMS est impossible, les cartes de presse sont invalidées pendant 48h, les journalistes sont expulsés. Twitter devient alors une source d'information privilégiée des médias occidentaux. Le New York Times affirme même "l'échec de CNN" : "La révolution ne sera pas télévisée, elle sera twitterisée".

- Décembre 2009. Toujours plus rapide.
Le géant d'internet Google annonce être en train d'améliorer son moteur de recherche pour apporter des réponses "en temps réel", grâce à des résultats croisés avec les sites de socialisation Facebook, MySpace et Twitter. "Les internautes obtiendront des résultats au moment même où ils sont produits", annonce un ingénieur du groupe, Amit Singhal.

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> Le lecteur 2.0 devient informé, infidèle et bavard

Sibylle Laurent - Nouvelobs.com

Le lecteur 2.0 devient surinformé, infidèle et bavard


Participant et échangeant sur tous les supports média, connecté en permanence à des sources multiples, c'est le nouveau profil de l'individu en 2010. Exit le papier, bonjour le haut débit et le téléphone portable.


En 10 ans, les habitudes et consommations des lecteurs avides d'information ont bien changé. Haut débit et le téléphone portable y ont grandement participé. Et, forcément, l'internaute a accès à une masse énorme d'information, à laquelle il est connecté tout le temps. Le lancement en 2007 de l'iPhone, permettant accès à internet en toute circonstances, puis à l'Iphone 3GS en 2009 qui permet, en plus, de ne pas attendre. C'est l'invasion. Plus de 25 millions d'iPhone vendus dans le monde à l'heure actuelle, 600.000 en France, 20 millions de Blackeberry.

Le lecteur se construit "son" journal, présenté en "kit"


L'offre d'information est d'ailleurs pléthorique, avec les sites d'information gratuits sur internet qui apparaissent à la fin des années 1990 et prennent leur envol au début des années 2000 ; c'est aussi l'accès à 14 chaînes de télévision gratuites lancées en 2005 avec la TNT, les chaînes d'information en continu i-Télé ou BFM tv ; puis dans la foulée, journaux gratuits – Métro et 20 minutes lancés en 2002…
Face à cette masse énorme d'information à laquelle il a accès, l'internaute trie, sélectionne ce qu'il veut.
C'est ce qu'explique Jean-Marie Colombani directeur du Monde en 2005 : "Dans le Net, c’est l’internaute qui construit son usage, ce sont les lecteurs du Net qui construisent leur média. (…) Le journal devient une plate-forme de sélection de l’information qui va circuler dans différents supports". Alors qu'avant le lecteur recevait un "package" avec le journal papier, il doit aujourd'hui se construire "son" journal, comme un "kit à monter soi-même".
Car l'internaute est unique maître de sa navigation et décide seul de la succession de pages et de liens qui font son parcours sur la toile. Chacun n'attrape que des bribes de l'information pour se bâtir un récit cohérent. "Il y a en même temps ressassement - la même information saisie sur plusieurs chaînes-, hétérogénéité - des bribes d’information diverses non coordonnées-, ruptures - passage d’un thème à un autre- , télescopages -mise ensemble, parce qu’ils sont consommés successivement, d’événements sans lien entre eux", explique Marc Lits, de l'Observatoire du récit médiatique.

Le lecteur ne lit plus les pages, il les scanne


La manière de lire l'information est, elle aussi, nouvelle : sur internet, l'audience vole d'une interface à l'autre, au gré des tentations d'une image, d'un titre ou d'une citation. Le lecteur scanne les pages. L'étude Eyetrack, menée à San Fransico en 2004, montre que l'œil de l'internaute fait des ronds sur la page d'accueil d'un site, en se déplaçant comme s'ils suivaient le dessin d'une spirale. Qu'il s'en tient aux premiers mots dans un titre, et scanne une partie du texte au lieu de déchiffrer réellement chaque mot.
Toujours dans l'urgence, le lecteur multiplie les sources, croise les informations, arbitre son temps. Forcément, la traditionnelle fidélité que pouvait avoir l'individu avec son journal ou à sa radio, disparait sur internet. L'internaute n'hésite pas à consommer plusieurs supports.
Une versatilité bien traduite par les chiffres d'audience : le lecteur en ligne passe ainsi 15 minutes par mois sur Le Monde.fr, 13 minutes pour LeFigaro.fr, 11 minutes sur 20minutes.fr ou Libération.fr, indique l'institut Nielsen Médiamétrie. Un bémol cependant pour l'équipe, avec 38 minutes mensuelles.

Le lecteur devient "citoyen reporter"


Autre révolution de ces dix dernières années, le lecteur, surinformé, devient également une source d'information et peut désormais prendre la parole. Les médias ne font plus en effet l'information seuls, ils doivent en partager la formation avec " la communauté des internautes" . Exemples magistraux du web participatif, dit web 2.0, avec le réputé Wikipedia créé en 2001, dit "encyclopédie gratuite que n'importe qui peut éditer", qui dans sa 4e année compte près de deux millions et demi d'entrées rédigés dans une centaine de langues. Et la bagatelle de 80 millions de visites quotidiennes ; autre exemple encore, avec le site OhMynews, créé en 2001, site sur lequel les "citoyens reporters" fournissent les 4/5 du contenu. "Chaque citoyen est un reporter", slogande son inventeur, partant du principe que "les journalistes ne forment pas une race exotique, chaque personne qui a une information à raconter et souhaite la partager avec d'autres en est un". Le lecteur devient de plus en plus compétent dans la recherche d’information, comme dans son traitement et sa restitution ; compétences autrefois l'apanage du journaliste. La communauté des internautes s'affirme.

Blogs, journalisme citoyen, le lecteur devient bavard


Plusieurs évènements d'envergure planétaire, comme le tsunami de 2004 en Asie du Sud est ou la tornade Katrina en 2005, permettent à chaque citoyen de se sentir pourvoyeur d'information à part entière. En effet, lors de ces évènements climatiques, les journaux n'ont pas eu le temps d'envoyer sur place des correspondants. Par contre sur place, habitants, témoins prennent des photos et filment. Bien souvent, ces images prises par des vidéastes amateurs seront utilisées par les médias pour retranscrire les évènements. Et seront d'autant plus regardées qu'une partie du public a le sentiment qu’elles dépeignent mieux la réalité que les journaux télévisés, trop partiaux ou trop aseptisés.
Le journalisme participatif explose, à son apogée avec la naissance de la blogosphère. Chacun peut publier son information, rendre publique son opinion. Au printemps 2006, le nombre de blogs dépasse les 60 millions.
Autre fait marquant en 2005-2006, la vidéo en ligne qui s'impose grâce à l'accès élargi à la haute vitesse et le partage rendu facile par Youtube. Ce site de partage de vidéos s'installe d'ailleurs, avec MySpace, au premier rang du trafic de sites communautaires. Dans la foulée, émergent les réseaux de socialisation, Facebook et Twitter. Avec respectivement 350 millions d'inscrits en novembre et 40 millions de visite par mois, ces sites d'échanges et de partage confortent l'installation d'une communauté d'internautes, qui réagit et fournit des informations. Ainsi, lorsqu'un avion se pose dans l'Hudson River à 15h28, Twitter dégaine plus vite que CNN : un témoin capture la scène à l'aide de son portable, la met en ligne et une heure après, les récits sont partout.

Exit les journalistes ?


Le Time magazine consacre les internautes "person of the year" en 2006 (DR)
Internet permet ainsi à chacun de s'autopublier et de lancer ses informations. Pour le chercheur Yannick Estienne dans Le journalisme après internet, un double mouvement s'instaure : "la professionnalisation du lectorat et la déprofessionnalisation des journalistes". En effet, le lecteur devient de plus en plus compétent dans la recherche d’information, comme dans son traitement et sa restitution, "des compétences qui relèvent traditionnellement du travail des professionnels de l’information : recouper, vérifier, creuser les informations diffusées par la presse ou par d’autres sources d’informations".
En 2006, consécration suprême, le Time Magazine consacre les internautes "personnalité de l'année". Via les blogs, les web 2.0, Youtube, Wikipedia, ils sont présentés comme générant du contenu sur internet.
En effet, ce n’est plus seulement le média qui décide aujourd’hui de ce qui est légitimement regardable mais la communauté des internautes auprès desquels les médias ne sont que des pourvoyeurs d’infos occasionnels.
Le journalisme est-il en danger, à la fin de cette décennie ? Pas si sûr. Ainsi les blogs, qui un moment ont véhiculé le mythe d'une production égalitarisée de l'information, et passé une période de vif engouement, semblent souffrir d'une moindre vitalité. De même, il apparaît que les vidéos amateurs en ligne sont peu regardées et surtout, ne sont pas rentables. Une étude de The Diffusion group montre que les vidéos personnelles représentent en 2008, "42 % des vidéos streamées sur Internet, mais générer seulement 4 % des recettes. Au contraire, 58 % des vidéos streamées seront des vidéos “professionnelles”, et celles-ci devraient générer 96 % des revenu".
La valeur et l'intérêt du contenu généré par les internautes n'est bien entendu pas remis en cause mais trouve, peut-être là ses limites. Les clés du succès demeurent encore entre les mains des grands médias et des professionnels.

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Sibylle Laurent

Le journaliste, en pleine crise existentielle


Sous les huées de ceux du "papier," les pionniers du web journalisme remettent en cause les bases du métier. Nouvelle manière d'écrire, de traiter l'information, jusqu'à la typographie et au concept même de la page web.


Déconsidéré, le journaliste web ? Allons donc. Pendant un moment, la blague a bien tourné sur les open-space des sites web des grands journaux. Les web journalistes, ce sont des "ouvriers spécialisés" de la presse, des "forçats" des médias, des pakistanais du web, et leurs rédac-chef des "négriers". Elisabeth Levy et Philippe Cohen synthétisent à merveille cette autodérision dans "Notre métier a mal tourné" : "Ne dites pas à ma mère que je travaille sur le web, elle croit que je suis journaliste." Avec internet, arrivent en effet de nouvelles rédactions au sein des journaux papiers, pour alimenter les sites d'information qui se lancent à la fin des années 1990 - 1995 pour Lemonde.fr, 1999 pour Nouvelobs.com. A nouvelles rédactions, nouvelles règles et nouveaux commandements.

Nouveaux concurrents, agrégateurs et blogeurs tu affronteras


C'est que le journaliste doit en 2009 affronter de multiples concurrents. En premier lieu, les puissants logiciels tels Google et les agrégateurs de flux RSS. Ainsi le site Google News, lancé en 2002, devient rapidement très populaire. C'est l'efficacité du journal sans journaliste. En effet, sur ces sites, le processus d'éditorialisation est entièrement automatisé. "Les informations aspirées sur les sites répertoriés sont triées par thème et par pertinence puis hiérarchisées en fonction de l'importance que leur accorde le site de base. Un must d'objectivité, pour le directeur commercial de Google France : "Absence d'intervention humaine, forcément idéologique, combinée à la multiplicité des sources, accessible grâce à l'ordinateur, confère à Google une véritable objectivité". Wanadoo, Aol, Yahoo.fr… Tous les portails ont passé des contrats avec des agences de presse, type Reuters, l'Associated press, ou l'AFP. Et disposent, à moindre coût, d'une quantité importante d'information.
Moins objectif, mais tout aussi concurrentiels pour le journaliste, les blogueurs, véritables pourvoyeur d'information qui rassemblent eux aussi leur lecteur et diffusent leurs idées. Chacun peut être journaliste. Autant dire que le rôle du journaliste en prend un sacré coup.
"Parce que les sources sont beaucoup plus multiples et moins fiables, et parce que chacun y a accès au même titre que le journaliste professionnel, qui perd sa fonction de “maître des sources”, explique Marc Lits, de l'Observatoire du temps médiatique.
Les journalistes Bruno Patino et Jean-François Fogel ne disent pas autre chose dans La Presse sans Gutenberg : "Descendu de son piédestal de "médiateur obligé" entre l’audience et l’information, le journaliste se retrouve sur internet au beau milieu d’une arène où se croisent son audience comme ses sources, dans un déferlement continu".


Sur le "tout à l'égoût" tu travailleras


Pour garder sa spécificité, le web journaliste a dû réinventer son métier. Pas forcément facile pour ce média perçu par les jeunes embauchés comme un bon "sas" d'entrée dans le journalisme. Car ce métier est jeune, aux contours flous, et parfois hybride, mêlantcertaines fois des dimensions techniques, éditoriales ou commerciales. Le statut moins important que celui du glorieux journaliste papier s'illustre dans de petits détails : les locaux, les salaires, proximité avec la direction…
Car les sites d'information sont pointés du doigt, souvent au sein même de leur entreprise de presse. Les "anciens" médias mettent en cause "le tout à l’égoût" d’internet, illustre le fossé qui se créé enntre ceux qui sont "branchés sur les nouveaux médias", en comprennent le fonctionnement et le rapport transformé au public qu’ils impliquent, et ceux qui ne veulent pas "lâcher le contrôle" et tentent de garder la main sur un processus qui leur échappe. C'est ce dont témoigne Narvic, "penseur d'internet", sur son blog Nonövision.


Connecté aux agences de presse tu resteras


De l'intérieur, ces rédactions internet ressemblent à "un open space, une série d’écrans d’ordinateur branchés sur le fil de l’Agence France Presse derrière lesquels de jeunes journalistes, scotchés à leurs sièges, tapent frénétiquement sur les claviers. Organiser, réécrire, hiérarchiser, titrer, chapôter, trouver une illustration : ici on ne cherche pas l’info, on la rend intelligible", résume le journaliste Simon Piel qui dresse un état des lieux sur Bakchich.
Réactivité et immédiateté obligent, le statut du journaliste à l'heure d'internet a changé. Terminé le terrain et les enquêtes, les web journalistes, cloîtrés dans leurs rédactions et alimentés par les agences de presse, créent peu de contenus par eux-mêmes mais en font circuler beaucoup. "L’essentiel du travail d’éditorialisation du journaliste Web consiste à sélectionner et à hiérarchiser l’information fournie par le support original, les agences de presse et les partenaires ou sous-traitants", décrit le chercheur Yannick Estienne dans Le journalisme après internet. Donc pas de réel travail d’écriture ou de production d’articles.

Accrocheur, court et simple tu écriras


Le support internet, s'il créé un nouveau journaliste, change également la manière d'écrire, de titrer, de légender, de mettre en page, de l'illustrer. Car il y a une écriture web. Dans cette culture du zapping, un seul but : retenir l'internaute qui n'a plus le temps de lire. Pour cela, écrire plus court, plus accrocheur.
Lors de la rédaction de son article, le journaliste web se trouve donc face à une pléiade de commandements, qu'il doit prendre en compte. Organiser son contenu, écrire concis, contextualiser, mettre la page en relief, utiliser l'hypertexte sont quelques unes des consignes. Mais il doit également s'assurer que son article va être correctement référencé dans les moteurs de recherche : placer des mots-clés, penser multimédia et dynamique. Et surtout, surtout, le journaliste doit faire court. Du vocabulaire simple, concret, des petits paragraphes… Rien de trop compliqué pour ne pas faire fuir le lecteur.


Toujours plus rapide, tu seras


Et enfin, il faut être rapide, c'est le b-a-ba de l'information sur internet. Illustration avec Twitter, dernière marotte des rédactions et des journalistes internet qui ne jurent que pas ce site de miccro-blogging. Lors des attentats de Bombay en 2005, le journaliste du Figaro Laurent Suply, expliquait sur son blog comment Twitter est devenu indispensable, permettant à l'information d'aller "très très vite".
Le journaliste-twitter, c'est même un nouveau modèle pour Benoit Raphaël, rédacteur en chef du site communautaire Le Post : "Sur Internet, le journalisme de liens (qui trie et donne du sens) est une vraie fonction d'info".
Quand tout ca "très très vite", cela donne souvent une course à l'information et aux petites phrases, un règne du buzz qui peut faire faire de faux pas à une profession dont la crédibilité est déjà bien entamée. Car le revers de la médaille, c'est l'uniformisation des informations, qui privilégie l'émotion et les réactions mais très peu l'analyse. "Actuellement, pour la plupart des journalistes, le sommet de l’information consiste à couvrir l’événement pendant qu’il se produit, parfois avant même qu’il ne se produise", explique Marc Louvain, dans L’information à l’heure numérique ou la fin du récit médiatique ?

Le buzz et l'émotion, tu privilégieras


Un internaute témoigne encore dans un commentaire :"Ce qui me fait sortir de mes gonds, c’est une sorte de frivolité qui fait buzzer à tout va des non-informations. Il y a une sorte de glissement de l’info, de la réflexion, de l’analyse (qui sont du journalisme journalistique mais aussi citoyen) vers le rire gras ... On ne va pas au fond, on ne pense plus, on ne donne plus à penser. On partage et on échange du rien".
Ce journalisme de l'immédiateté et de l'émotion n'a "aucun intérêt" estime sur son blog le journaliste Alain Joannes, qui se pose en contrepoint : "Les contenus des blogs sont d'une parfaite banalité", raconte-il. "Souvent, d'ailleurs, les "articles" des "journalistes" citoyens se terminent par "...alors, on a allumé la télé pour savoir ce qui se passe." Pour lui, "on peut reprocher beaucoup de failles et de travers aux journalistes - je ne m'en prive pas - mais le fait est que le "journalisme" citoyen est incapable de donner du sens à un évènement soudain comme la tragédie de Bombay ou à un phénomène complexe comme la crise financière".

Les internautes, tu écouteras


Pour l'instant encore entièrement dépendant des fils de dépêches et non rentable, le journalisme sur internet cherche encore, en effet son modèle. Et surtout, la position du journaliste au sein de ce média qui apparemment n'a plus tellement besoin de lui. Quel rôle du journaliste à l'ère du buzz ?, demande Narvic. Pour lui, les journalistes web doivent quitter leur position de "surplomb" et se "plonger dans les réseaux, accompagner les internautes".
C'est ce qu'ont essayé de faire les sites d'information pure-players - non-adossés à un magazine-, qui se veulent l'incarnation d'un nouveau journalisme. Ainsi, Rue 89 site d'information et de débat participatif lancé en 2007, dit vouloir se baser sur "l'info à trois voix", mêlant au même niveau contributions de journalistes, d'experts et d'internautes. En 2008, Mediapart se créé, s'affichant à son tour comme un site "participatif". Dans la pratique, le site s'affiche avec deux entrées : Le Journal tenu par les journalistes professionnels de la rédaction et Le Club animé par les internautes abonnés.
Louable effort.

Un nouveau modèle, tu te chercheras


Mais dans les faits, pas sûr que les journalistes du web soient vraiment disposés à laisser leur place et à se placer en unique arbitre. Pour preuve, un des fondateurs de Rue 89, Michel Lévy-Provençal, se retire du capital en 2008, créant, au passage, une petite polémique sur le journalisme participatif. "L'idée fondatrice du projet, "l'Info à trois voix" -la voix des experts, des internautes et des journalistes- n'est aujourd'hui qu'une caution, un slogan vide de sens", explique-t-il dans une tribune.
"Nous voulions mettre les blogueurs et les internautes au coeur du projet.(…) Il m'a semblé dès le début que mes camarades journalistes tombaient dans les anciens pièges, cédaient à leurs vieux réflexes". Terminé le lieu de "débat libre, constructif, intelligent, un espace ouvert", retour aux blogs de journalistes, aux articles de journalistes et aux éditos de journalistes. L'idée a fait long feu, pour lui.
Mais, l'idée d'un journalisme "dépollueur" émerge cependant, dont le rôle est d'accompagner les internautes, de contrôler la naissance et la propagation des buzz sur internet, de vérifier et certifier les informations qui circule.

Bientôt un journal sans journalistes apparaîtra


Trêve de bavardages, l'avenir est peut être à celui d'une information sans journalistes. A la Northwest University, dans l'Illinois, étudiants et professeurs travaillent à la mise en place d'un journal sans journalistes. Grâce à un programme, des informations personnalises sont glanées sur internet, associées à des images, des vidéos et un texte, et présentées par un avatar numérique…

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2000-2010 : l'ère de l'information en temps réel


La décennie passée est définitivement celle de l'accès pour tous à une information mondialisée, de plus en plus rapide. Les performances d'Internet sans cesse améliorées, le web 2.0, les blogs, Facebook, Twitter, l'internet mobile et l'IPhone… expliquent ce phénomène. Retour sur 10 ans de course à l'information.


Il faut aller vite, toujours plus vite. Tout savoir tout de suite sur tout. A l'heure du haut débit, de Twitter et de l'iPhone, ne pas avoir à la minute les derniers rebondissements de l'attentat au Pakistan ou la énième bourde d'un ministre du gouvernement parait incongru. En 10 ans, beaucoup de choses ont changé : les évolutions technologiques (haut-débit, wifi, internet mobile) ont permis à tous un meilleur accès à internet; ces évolutions se sont répercutées sur les habitudes du lecteur; les journalistes ont dû également s'adapter à évolution et repenser leur rôle. Retour sur une info à trois voix et décorticage de chacune d'entre elles.
Sur ces dix dernières années, les avancées d'internet et du temps réel se lisent surtout à travers les grands évènements internationaux et la réactivité de plus en plus grande dont fait preuve le réseau.

Les débuts de l'information mondialisée


- 11 septembre 2001, l'effondrement des tours du World Trade Center
Les débuts des sites d'information sont un rien cafouillants. On pourrait croire que la date, historique, de l'effondrement des tours jumelles consacre l'avènement des sites d'informations sur internet comme première source d'information des lecteurs, avides d'informations réactives. Or, il n'en est rien. Ce jour-là, ce sont les journaux et la presse audiovisuelle qui battent des records d'audience. Les sites internet, eux, ne sont pas à la hauteur de cet évènement planétaire. Leurs premières limites sont d'abord des limites techniques. En effet, beaucoup sont en panne, "plantés" face au trop grand nombre de connexions. Les autres offrent une ou deux pages, un article et quelques photos… Trop de réflexes de journalistes-papiers, pas assez de réactivité… piètre bilan. Mais il y a une attente du public, les éditeurs en ont conscience. Manquent, encore, les moyens techniques.

- 11 mars 2004, les attentats de Madrid dans des trains de banlieue
C'est la période de rodage. A cette occasion, la plupart des sites internet battent des records d'audience, surtout en Europe. Le trafic est devenu fluide, les journalistes mettent en ligne des contenus qui leur sont propres : cartes, animations dynamiques, graphiques, forums, tchats, qui remplacent les seuls textes et photos. Les sites espagnols El Pais et El Mundo proposent très rapidement des animations, reprises partout dans le monde. Les sites sont à présent suffisemment équipés et rodés pour rivaliser avec les éditions papier et télévisuelles.

- Les attentats dans les transports londoniens le 7 juillet 2005 marquent en quelque sorte la consécration des sites d'information comme médias à part entière, fournisseurs de contenu et non plus simples relais.
Les internautes anglais, américains et madrilènes se ruent sur le réseau. "Internet assume là toutes les attentes : la puissance intéressée des Etats-Unis, l'émotion de la capitale qui a été la cible précédente et le besoin d'information locale", écrivent Bruno Patino et Eric Fottorino dans Une presse sans Gutenberg. Non seulement le trafic est intense sur le réseau, transportant un contenu diversifié, mais une frontière tombe : celle du journaliste et de son audience. En effet, sur les lieux de l'attentat, les témoins ont dégainé leurs portables, et envoient photos et messages grâce à leurs écrans et leurs claviers. Quelques minutes après l'explosion, la BBC reçoit déjà des images du public, en a 50 en une heure. En 24 heures, 20.000 mails, plus de 1000 photos, et 20 vidéos utilisables sont envoyés. Télévisions et quotidiens reprennent ces contenus. Internet devient "à la fois contenu, canal de diffusion, centre d'archives mis à jour en continu et lieu de débats", poursuivent les deux auteurs.


Le poids politique du média Internet


Désormais, l'information circule donc beaucoup plus vite avec la toile. La diffusion des idées ne passe plus nécessairement par les médias traditionnels. L'apparition et la multiplication des blogs, les sites de "journalisme citoyen", permettent à chacun de donner son avis. Les médias ne font plus l’agenda de l’information seuls, mais doivent en partager le rythme avec "la communauté des internautes". Le réseau devient un contre-pouvoir, jusqu'à bouleverser les campagnes politiques.

- 29 mai 2005, référendum français sur la constitution européenne.
Alors que la plupart des journaux papiers militent ouvertement pour le "Oui", le résultat est inattendu : 54,68 % des électeurs votent "non". Et Internet a joué un rôle important dans cette campagne contre le traité. Avec 28 millions d'internautes en France, la toile peut en effet faire pencher la balance. L'Humanité rappelle qu'un enseignant, Etienne Chouard, proposait un texte argumentatif critiquant le projet de constitution européenne. A raison de 30.000 consultations par jour, peu de temps avant que le million d'internautes ne soit atteint.

- En 2007, Internet joue également un rôle dans la campagne pour la présidence française de Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Les candidats sont obligés de se conformer à l'accélération du temps médiatique. Ils doivent, eux aussi, aller de plus en plus vite. Et pour essayer de contrôler l'information sur la toile, créent leur propre site. C'est www.desirsdavenir.org pour Ségolène Royal, www.sarkozy.fr ou encore www.bayrou.fr.


Vers l'info-Buzz


Internet, c'est aussi, croit-on, le règne de la transparence. Off, petites phrases, rumeurs, rien n'est interdit sur internet. Plusieurs affaires sortent sur la toile, s'enveniment facilement en polémiques, ou en règlements de compte. Les sites de vidéos en ligne, Youtube et Dailymotion, cartonnent et offrent une nouvelle dimension à l'information citoyenne.

- La campagne présidentielle américaine de novembre 2008
Internet n'a jamais autant été utilisée pour propager les idées – et les coups bas - que pendant la campagne qui a opposé Barack Obama à John McCain. Des vidéos suggestives comme Obama Girl et les clips embarrassants du révérend Wright sont relayés sur internet. De même que les petites phrases et les rumeurs assassines : John McCain ironise sur Barack Obama, "la plus grande célébrité du monde", et le compare à Britney Spears et à Paris Hilton dans un clip de campagne, le site de la chaîne Fox news évoque des rumeurs affirmant que Barack Obama est musulman, Hillary Clinton qui se souvient avec émotion de sa visite en Bosnie-Herzégovine sous les bombes fait l'objet de pastiches sur internet. Obama va jusqu'à créer un site fightthesmears.com, "combattre les salissures", pour démonter les rumeurs qui circulent sur internet.

- Car Internet inaugure l'ère du buzz. N'importe quelle information, surtout si elle est dérangeante et non destinée à une diffusion publique, peut circuler longtemps sur la toile et connaître un petit succès médiatique. Et impossible de l'arrêter ou même de la freiner sur ce réseau organisé en "grappes", décentralisé. Au contraire même, qu'un médi de masse comme TF1 ignore un tel buzz contribue au final à accroître sa propagation.
En France, citons quelques inoubliables : Alain Duhamel qui confesse son vote bayrouiste ; Ségolène Royal qui confesse son mépris pour le travail des professeurs ; Nicolas Sarkozy et son désormais célèbre "Casse-toi pauvre con" ; Patrick Devedjian qui traite Anne-Marie Comparini de "salope". Toutes ces vidéos ont une trajectoire semblable : elles sont postées en ligne, y circulent, avant qu'un journaliste ne les fasse passer de l'espace numérique à l'espace médiatique.

- Septembre 2009, Brice Hortefeux et les Auvergnats
Les vidéos polémiques s'enchaînent et les buzz se ressemblent. Un tournant est néanmoins à noter, estime Nicolas Vanbremeersch de Slate.fr, avec la vidéo de Brice Hortefeux. Celle-ci, en effet, n'a circulé nulle part sur le réseau avant d'apparaître en une du Monde.fr . Quelques heures et un emballement sur le site de micro-blogging Twitter, elle fait la une des chaînes télés. Parce que le déferlement a été plus rapide que tous les précédents, parce que le sujet – le racisme – est sensible, la réaction politique est également très violente. Au lieu de la molle condamnation habituelle des politiques, tous les hommes publics s'élèvent unanimement et les appels à la démission se multiplient.

2007-2009 : twitter, l'info en live


La révolution twitter, c'est la révolution dans le traitement rapide de l'information par les médias. Encore plus réactifs que les sites d'information, le site de miccro-blogging twitter. Twitter, né en 2007 aux Etats-Unis et découvert un peu plus tard en France, marque l'émergence d'une nouvelle dimension de l'information sur le web. Benoît Raphaël, rédacteur en chef du site participatif Le Post le définit comme suit : twitter, c'est "le live, évidemment, mais surtout le live en réseau, forcément participatif, une sorte de wikipedia du live". Avec 40 millions de visiteurs chaque mois, Twitter rend le partage en ligne de plus en plus facile. "Avant, il fallait faire un blog, un site, écrire des notes, aujourd'hui, en mettant à jour son état, on transmet énormément de choses", explique Loïc Le Meur, blogueur renommé.

- Les attentats de Bombai en novembre 2008 montrent l'utilité de ce réseau d'échange : les internautes sur place twittent en temps réels leurs ressentis ou leurs témoignages, les dernières actus, comme ce twitt écrit de l'intérieur même de l'hôtel : "Mumbai terrorists are asking hotel reception for rooms of American citizens and holding them hostage on one floor" ( CNN ). LiveMint.com, site d'un journal économique indien, indique que sur "twitter [pendant les événements] entre 50 et 100 messages par minute étaient chargés et taggés sur des chaînes comme "mumbai", "#mumbai". Idem sur Facebook, où des groups "Mumbai Terror Attacks : I condemn it", ou "In memory of all those who died in the 26th-27th november MUMBAI massacre…" se créent et alignent rapidement le millier de participants. Information, commentaires, tout s'échange en temps réel.
Laurent Suply, journaliste au Figaro qui avait couvert les attentats de Bombay, explique sur son blog que Twitter est devenu indispensable : "Rien, à ma connaissance, ne va sur cette Terre plus vite que Twitter. Ni moi, ni les télés, ni les agences. Moi, je digère, je synthétise, je vérifie, je source, je linke, ça prend un peu de temps. Les télés vont souvent très vite, et leurs infos sont souvent reprises sur Twitter, mais elles n'émettent qu'un message à la fois" se réjouit-il.

- Le jour de la fusillade de Winnenden, le 11 mars 2009, France24 annonce que la chaîne a pu, grâce à Twitter, "trouver un témoin sur place en 52 minutes" (twitterlocal, application pour trouver des témoins rapidement) ; les journalistes twittent en temps réel, comme lors du procès Clearstream.

- Les manifs iraniennes en juin 2009, le tournant

Réactivité extrême, conversation mondiale, twitter montre qu'il est indispensable là où les autres médias montrent leurs limites. En effet, la après sa réélection contestée,le président Mahmoud Ahmadinejad verrouille le régime. Les téléphones portables sont bloqués, Facebook et d'autres réseaux sociaux sont inaccessibles, échanger des SMS est impossible, les cartes de presse sont invalidées pendant 48h, les journalistes sont expulsés. Twitter devient alors une source d'information privilégiée des médias occidentaux. Le New York Times affirme même "l'échec de CNN" : "La révolution ne sera pas télévisée, elle sera twitterisée".

- Décembre 2009. Toujours plus rapide.
Le géant d'internet Google annonce être en train d'améliorer son moteur de recherche pour apporter des réponses "en temps réel", grâce à des résultats croisés avec les sites de socialisation Facebook, MySpace et Twitter. "Les internautes obtiendront des résultats au moment même où ils sont produits", annonce un ingénieur du groupe, Amit Singhal.

A lire aussi :
> Le journaliste, en pleine crise existentielle
> Le lecteur 2.0 devient informé, infidèle et bavard

Sibylle Laurent - Nouvelobs.com

jeudi 10 décembre 2009

Le gouvernement lance son clip musical


Article paru sur Nouvelobs.com le 10 décembre 2009

"Tous ceux qui veulent changer le mon-deu, venez chanter, venez danseeerr"... C'est le début du clip musical 2010 des jeunes de l'UMP, qui met en scène plusieurs membres du gouvernement (Yade, Bertrand, Lagarde, Darcos...) se déhanchant en play-back.

Le gouvernement est décidément ten-dance. Comme toute bonne entreprise soucieuse d'améliorer l'entente entre ses salariés, plusieurs membres du gouvernement se sont prêtés à la réalisation d'un "lipdub", à l'initiative des jeunes UMP, et qui circule déjà sur internet, jeudi 10 décembre. Lipdub, comprenez un clip promo chantant, sous-forme d'une vidéo réalisée en plan séquence, et en playback.
"Plus de 250 jeunes, et 17 grandes personnalités du monde politique, artistique, sportif et associatif ont contribué à ce grand projet pour soutenir notre cause", nous vend le communiqué des jeunes UMP. Parmi lesquels : Rama Yade, Christine Lagarde, Xavier Darcos, Gilbert Montagné, David Douillet…

"Le show-biz le plus bête s'introduit dans la politique"

Les réactions n'ont d'ailleurs pas tardé à tomber, pas franchement emballées. Le premier, l'ancien ministre de la Jeunesse, de l'Education et de la Recherche Luc Ferry a jugé le clip "ridicule" et "consternant". Interrogé sur le Talk Orange-Le Figaro, il est d'abord incrédule : "Non ce n'est pas vrai, vous me faites une blague ? Ils n'ont pas fait un truc aussi nul, ce n'est pas possible".
Pour lui, ce clip est "dégoulinant de bêtise. Comment peut-on faire un truc aussi médiocre ?", demande-t-il, se disant "consterné" : "Pour le coup, cela me choque vraiment. Cela me fait de la peine que le show-biz le plus bête, le plus médiocre s'introduise dans la politique comme cela, c'est désespérant".

Bon plan com'

Le clip, présenté par les jeunes UMP sur leur site comme "le clip officiel des Jeunes Populaires pour l’année 2010", bénéficie en tout cas d'un plan com' de première main. Une soirée de lancement "en avant première et en exclusivité" est prévue à Paris le vendredi 11 décembre. En bons communicants, les jeunes UMP ont déjà mis en ligne sur leur site le teaser, destiné à nous vendre le clip. Un bandeau s'affiche sur fond noir, avec une accroche à la syntaxe douteuse : "Le pire risque, c'est celui de ne pas en prendre". S'ensuivent des flashs plus ou moins flous censés nous mettre l'eau à la bouche. Mais le clip dans son intégralité est circule déja sur internet en version piratée. Et vaut son pesant de cartes d'adhérents à l'UMP.
Sur un air rappelant les Enfoirés appelant à notre bon coeur au début de l'hiver, les ministres du gouvernement se succèdent, entourés de jeunes UMP, chantent en cœur un refrain qui a le mérite d'accrocher – voire de coller sacrément au crâne.

"Tous ceux qui veulent changer le mon-deu..."

C'est parti, sur les airs de "tous ceux qui veulent changer le mon-deu/Venez chanter, venez danser/ Tous ceux qui veulent changer le mon-deu/ Venez marcher z-à mes côtés". Préparez-vous à avoir la larmette à l'œil. Premier plan, apparaît Rama Yade chantant en play-back qui ondule au sein de rangées de jeunes UMP ; puis lui succède Christine Lagarde, qui se déhanche follement le doigt en avant perchée sur une estrade ; Patrick Devedjian, lui, part en solo en murmurant "dans un chant de fraternité" ; à prendre au premier degré ou pas, s'avance ensuite Rachida Dati qui murmure en play-back "j'entends la révolte qui gronde", puis monte d'un octave et s'élance en arrière et les bras en l'air sur un parterre de jeunes UMP .

"...Toujours l'avenir recommen-ceu"

Et ça continue avec Jean-Pierre Raffarin qui chante dans l'herbe, David Douillet contre un arbre, Laurent Wauquiez qui relance le refrain en promettant l'œil aguicheur "venez marchez z-à mes côtés" ; "laissez fleurir à la ronde les chemins de la liberté", chante, en crooner qui se tient, Frédéric Lefebvre, qui termine sa prestation en mettant ses mains en cœur ; Chantal Jouanno sur son vélo, Eric Woerth le pointé de doigt un brin coincé… jusqu'au final en beauté, Xavier Bertrand et Nadine Morano, qui passent en frétillant sous une haie d'honneur des jeunes. Il n'y a pas à dire, si le gouvernement voulait nous convaincre de ses qualités en matière de synchronisation de déhanchement et pointé du doigt, on est décidément convaincu. Ils sont en tout cas rodés pour la soirée de présentation du clip vendredi, car, promettent les jeunes UMP, " le son Dancefloor vous accompagnera jusqu’à la fin de la nuit !"
En attendant la sortie CD du tube du gouvernement, allez, encore un p'tit coup pour la route : "Mourir d'amooouuur et mourir d'espérance/ Toujours l'avenir recommen-ceu,/ Je viens te dire à mon tour / Tous ceux qui veulent changer le mon-deuuu/ Venez marcher z-à mes côtés…

(Sibylle Laurent - Nouvelobs.com)

mardi 8 décembre 2009

Congrès national du PS : "Le PS a intérêt à prendre son temps"

Interview de Robert Schneider, conseiller éditorial au Nouvel Obs, parue sur Nouvelobs.com le 26 mars 2008

Mardi soir, le Conseil national du PS a entériné pratiquement à l'unanimité la date du congrès, en novembre prochain, en cherchant à donner une image d'unité. En coulisse, Bertrand Delanoë et Martine Aubry se placent pour contrer Ségolène Royal. L'issue du futur congrès n'est-il pas plus incertain que jamais, sachant qu'aucun prétendant au poste de secrétariat général n'est majoritaire à lui tout seul ?


- Au sein du parti socialiste, il y a eu des conflits autrement plus sévères, par exemple entre Michel Rocard et François Mitterrand. Le PS a actuellement des difficultés à choisir son leader, ce qui laisse présager des divisions à venir. Mardi au Conseil national, l'heure était à l'ovation pour les nouveaux élus, à la photo de famille.
Les responsables du PS étaient tous d'accord sur le fait qu'il faut être uni, et ils ont réussi à s'entendre sur la date du futur congrès. Ségolène Royal n'était au début pas d'accord sur cette date, qu'elle souhaitait avancer en juillet. Mais elle a renoncé car elle se sentait peu soutenue là-dessus.
L'affrontement au PS aura lieu aussi sur le mode de désignation du candidat. Au sein du parti, il y a plusieurs écoles. Tout d'abord, les classiques, comme Laurent Fabius, qui souhaitent faire élire le candidat par les militants du parti, comme c'est déjà le cas. Certains penchent par contre pour une élection à l'américaine, les militants votant parmi les responsables du PS qui se présentent. Enfin, il y a les tenants d'une élection à l'italienne : le PS désignerait son candidat et les autres partis de gauche le leur.

"Il va falloir non pas simplement bien gérer notre victoire, il va falloir organiser la prochaine", a dit François Hollande au Conseil national, en annonçant une phase de "travail collectif" et la création d'un conseil des territoires. Comment voyez-vous ce chantier de rénovation du PS ?

- On a pu et on doit reprocher au PS d'avoir eu un programme très faible pendant la campagne présidentielle. Mais les prochaines élections présidentielles ne sont que dans quatre ans, le parti n'est donc pas obligé d'avoir dans les trois mois un programme clair et défini. Il a tout intérêt à prendre son temps. D'autant plus que Nicolas Sarkozy, qui a déjà débauché allègrement des personnalités de gauche, ne se priverait pas de piocher dedans.
Le parti socialiste a du travail, c'est sûr. La réforme des retraites, la réforme de l'Etat, l'Europe, sont autant de questions sur lesquelles le parti va devoir proposer sa vision. Il va devoir s'efforcer de trouver un consensus minimum pour formuler des contre-propositions étayées et sérieuses.
Cela n'est pas le cas pour le moment, mais ce n'est pas encore dramatique. D'autant plus qu'avant le congrès de novembre, les candidats vont déposer des motions, et autant de programmes définis, qui donneront des pistes et sur lesquelles se feront les discussions et se noueront des ententes.

Pour Martine Aubry, "nous ne devons plus occulter dans nos débats les questions de fond sous prétexte de maintenir l'unité". Justement, le PS semble osciller entre la volonté d'afficher son unité et le débat de fond. En quoi le changement de secrétaire général va jouer sur ce chantier de rénovation ?

- Tout dépendra de la personnalité du futur secrétaire général, et pour le moment, il est impossible de dire qui sera désigné. Ce qui est certain, c'est que s'il se présentait, François Hollande arriverait en tête. En effet, si le premier secrétaire est déprécié dans l'opinion publique à cause de sa longévité à la tête du PS et de la défaite du parti aux élections présidentielles, il est très apprécié des militants de gauche.
Que ce soit Ségolène Royal, Bertrand Delanoë ou d'autres qui se présentent, aucun premier secrétaire ne pourra être élu contre la volonté de François Hollande. Quant à lui, son statut de chef de parti a été à la fois un avantage et une faiblesse : ce statut lui a donné une image trop partisane pour pouvoir briguer une candidature présidentielle. Il va avoir quatre ans pour prendre de la hauteur. Tout reste ouvert au sein du parti socialiste, et François Hollande n'est pas un personnage à mettre de côté.

Interview de Robert Schneider par Sibylle Laurent
(le mercredi 26 mars 2008)

Condamnation de Hu Jia : "Les JO n'améliorent pas les droits de l'Homme, au contraire"

Interview de Cai Chongguo, rédacteur en chef du China Labour Bulletin et dissident politique chinois, parue sur Nouvelobs.com le 3 avril 2008

Le dissident chinois Hu Jia vient d'être condamné par le régime de Pékin à une peine de trois ans et demi de prison. Qu'en pensez-vous ? Son activité dissidente était-elle réellement subversive ?

- Sa condamnation est totalement absurde. Hu Jia n'est pas vraiment un dissident politique. Il est simplement engagé depuis sa jeunesse dans des combats, notamment ceux de la protection de l'environnement et du sida.
En effet en Chine, le commerce du sang est très répandu. Beaucoup de paysans pauvres vendent leur sang pour avoir un petit peu d'argent et c'est comme cela que la maladie se répand. Hu Jia dénonçait la corruption et la responsabilité des gouvernements locaux, qui sont très compromis sur ces sujets.
Hu Jia a été condamné parce qu'il a donné des informations sur ces problèmes, ce que le gouvernement ne tolérait pas. Un autre des problèmes qu'il a montré du doigt, est l'expropriation des paysans de leurs terres par le gouvernement. Hu Jia aurait pu fuir la Chine et demander l'asile politique, mais il a préféré rester pour aider des gens. Il a choisi de s'exprimer publiquement : il a envoyé des mails à des correspondants à la fois à l'intérieur de la Chine et à l'extérieur.
Il a juste posé la question des droits civils, a critiqué les phénomènes de corruption et de violation des droits élémentaires.

Quelles sont les libertés les plus menacées en Chine ? Peut-on vraiment parler d'une dissidence chinoise ?

- Le vrai problème est celui de la liberté d'expression. L'Etat contrôle la presse, les sites internet sont surveillés. Les associations vraiment indépendantes n'existent pas. Quant aux syndicats indépendants, ils sont strictement interdits. Même les organisations non gouvernementales (ONG) sont plus ou moins liées au gouvernement : elles font souvent bien leur travail, mais sous l'œil de Pékin.
On parle de dissidents politiques, mais il est plus exact de parler de défenseurs des droits civils et des droits de l'Homme. Ces défenseurs des libertés existent en Chine : ce sont des avocats, des journalistes, ou même des citoyens ordinaires, qui dénoncent les responsabilités du gouvernement et l'injustice sociale par tous les moyens de communication, internet, la radio… Beaucoup de paysans aussi font des grèves.
Bien évidemment c'est dangereux, mais c'est déjà quelque chose. En Chine, personne ne peut prétendre changer des choses. Mais il y a quand même une marge de manœuvre.

Quel est l'impact des Jeux Olympiques sur la répression chinoise ? La donne a-t-elle changé ?

- Je suis à la fois très en colère et désolé. On voit très bien que les Jeux Olympiques ne permettent pas d'améliorer les droits de l'Homme. Les pays occidentaux ont souvent dit qu'en organisant les Jeux Olympiques, le gouvernement chinois avait fait des efforts. Non. Il a fait tout à fait le contraire. Les Jeux Olympiques ont créé un sentiment nationaliste en Chine. La crise au Tibet a fait grandir ce sentiment et la haine envers les Occidentaux. Les menaces de boycott des pays occidentaux ne servent à rien. Ce n'est plus le moment.
Le gouvernement chinois profite de cette montée de ce nationalisme pour accentuer la répression. Il est en plein rapport de force. La condamnation de Hu Jia à trois ans et demi de prison est une nouvelle provocation, un nouveau symbole de ce mépris qu'a la Chine pour cette question des droits de l'Homme.

Interview de Cai Chongguo par Sibylle Laurent
(le jeudi 3 avril 2008)

Cyclone en Birmanie : "L'aide humanitaire va-t-elle pouvoir soutenir les populations ?"

Interview d'Isabelle Dubuis, coordinatrice du site Info-Birmanie, parue sur Nouvelobs.com le 6 mai 2008

Le cyclone Nargis a fait plus de 15.000 morts. La junte birmane aurait-elle pu limiter l'ampleur des dégâts, comme le dénonce Laura Bush, qui l'accuse de ne pas avoir informé à temps la population ? Quelles sont les conséquences sur le long terme pour ce pays qui est déjà dans une situation socio-économique difficile ?


- La Birmanie était déjà dans une situation de grande pauvreté et de détresse économique. A ce jour, les pertes matérielles et humaines sont considérables, on parle de 15.000 morts. Des chiffres d'autant plus alarmants qu'ils ont été donnés par le ministère de la communication de régime, ce qui laisse penser qu'ils sont minimisés. En effet, lors du tsunami, en 2004, le régime avait d'abord nié qu'il y ait eu des dégâts et des victimes, ce qui pourtant a été le cas. Mais très peu d'informations avaient filtré.
Il est vrai par ailleurs qu'on ne peut jamais éviter un cyclone. Mais il est également vrai que le travail d'information et de prévention de la junte birmane n'a absolument pas été fait. Les stations météorologiques et la Nasa avaient pourtant détecté ce cyclone dès mercredi ; il aurait donc été possible d'en informer les populations et de prendre des mesures adaptées. Au lieu de cela, la junte a préféré continuer à débiter sa propagande sur le référendum constitutionnel qui devait avoir lieu samedi. Le régime a ainsi mis près de trois jours à réagir et à accepter l'aide internationale.

La Birmanie est un pays très critiqué par la communauté internationale notamment sur la situation des droits de l'homme. Comment l'aide internationale peut-elle s'effectuer correctement sans soutenir le régime en place ?

- Le problème de l'aide humanitaire est quelque chose de très important. Lundi, la junte a eu un rendez-vous avec des responsables onusiens et a accepté l'aide internationale. Cependant, on a de fortes inquiétudes sur la façon dont l'aide va être allouée aux victimes. Une partie des populations sinistrées est en effet constituée de minorités ethniques, notamment les Mons et les Karens installés dans le delta de l'Irrawaddy. La population des Karens est victime de nettoyages ethniques de la part du gouvernement, cette zone est en pleine guerre civile entre les populations et l'armée ; et jusque là, c'était une zone complètement fermée à l'aide humanitaire.
L'aide humanitaire va-t-elle réussir à percer un front pour secourir les populations touchées ? Ce serait souhaitable et indispensable, mais il n'y a aucune garantie sur le sujet aujourd'hui.

Le référendum constitutionnel prévu samedi présenté par les autorités militaires comme ouvrant la voie à des "élections multipartites", a été maintenu malgré la situation. Une mauvaise gestion de cette catastrophe humanitaire peut-elle nuire au pouvoir en place et changer la donne du référendum ?

- En fait, à l'heure actuelle, nous savons de sources encore non officielles qu'il y a de très fortes chances pour que le référendum soit reporté. L'ampleur de la catastrophe fait qu'en effet, maintenir ce référendum serait un mauvais signe pour la population.
Ce référendum devait avoir lieu pour ratifier la nouvelle constitution. Cette constitution a été voulue et écrite par les dirigeants de la junte, sans aucune participation des minorités, ni de l'opposition politique qui en a été écartée petit à petit. Ce référendum a été largement décrié et effectivement il y avait des risques de contestation de la population civile.
Cependant, il est difficile de faire un lien direct entre le référendum et la catastrophe. Mais c'est une preuve de plus que le régime ne s'occupe pas de la population et a failli à son devoir élémentaire de protection. Et si la communauté internationale se mobilise, il n'y a eu aucun signe du régime montrant une intention de se porter au secours des populations. Ce ne sont pourtant pas les bras qui manquent. Il ne faut pas oublier que le régime birman possède une armée de 500.000 hommes ; ces hommes auraient pu être utilisés pour déblayer les routes, les habitations et distribuer les ressources indispensables comme l'eau et la nourriture. Bien que la propagande militaire ait montré quelques hommes en arme à Rangoon, on n'a constaté aucune aide réelle. A la place, on a surtout vu les moines, encore eux, aider les populations sinistrées.

Interview d'Isabelle Dubuis par Sibylle Laurent
(le mardi 6 mai 2008)

Départ d'Elkabbach d'Europe 1 : "Elkabbach a contribué à donner une mauvaise image d'Europe 1"

Interview de Claude Soula, journaliste au Nouvel Obs, parue sur Nouvelobs.com le 3 juin 2008

Jean-Pierre Elkabbach, qui préside Europe 1 depuis avril 2005, va être remplacé à la tête de la station. Selon vous, qu'y-a-t-il derrière cette décision du groupe Lagardère ?


- Selon Arnaud Lagardère, la décision a officiellement été prise il y a trois mois. Il a dit qu'il souhaitait initialement que le départ de Jean-Pierre Elkabbach soit annoncé en septembre, mais que "Jean-Pierre a insisté pour que cela se fasse avant l'été". Est-ce que c'est vrai, est-ce que c'est faux ? Il semble en tout cas que les choses se soient accélérées ces dernières semaines.
Je ne pense pas que l'annonce prématurée de la mort de Pascal Sevran sur Europe 1 soit la cause principale de ce départ. La véritable raison est que l'audience d'Europe 1 n'est pas très bonne. Elle a chuté de façon importante entre l'arrivée de Jean-Pierre Elkabbach et aujourd'hui : elle est passée d'environ 10% à près de 9%. Elle s'est redressée ces dernières semaines, mais cela ne suffit pas. Surtout que parallèlement, les principales concurrentes d'Europe 1, RTL et RMC ont augmenté. Jean-Pierre Elkabbach a par ailleurs contribué à donner une mauvaise image à la radio, avec des maladresses : se confier à Nicolas Sarkozy lors des embauches de journalistes a joué bien plus que l'affaire Sevran, somme toute assez mineure. C'est plutôt cette proximité, cette relation avec les hommes politiques qui ont donné à Europe 1 une image proche du pouvoir.
"L'affaire Sevran" n'est donc apparemment pas au cœur du départ. N'empêche. Jean-Pierre Elkabbach appelle cela "la désolante affaire Sevran", Arnaud Lagardère a répété plusieurs fois "l'affaire, l'affaire…" Cela semble quand même les avoir assez marqués.

Jean-Pierre Elkabbach garde son interview politique, et va devenir président de Lagardère News. Ce n'est donc pas vraiment un désaveu de sa hiérarchie ?

- Le fait que Jean-Pierre Elkabbach garde son interview politique montre bien que le journaliste n'est pas sanctionné, alors que l'image d'Europe 1 a souffert de l'affaire Sevran. Mais il y a un très grand flou qui entoure cette nouvelle fonction à Lagardère News. Il est difficile de comprendre pour le moment en quoi consiste exactement ce poste, si c'est un placard, ou si c'est vraiment pour instaurer une nouvelle organisation dans le groupe. Ce projet est pour l'instant incompréhensible.
Arnaud Lagardère a expliqué que cette entité, Lagardère News, est un "desk numérique", créé pour aider l'évolution du journalisme, pour aller vers un groupe plurimédia. Est-ce que cela veut dire mettre en commun Le Journal du Dimanche, Paris Match, Europe 1, Newsweb ? On ne sait pas. Rien n'est très concret.
On a le sentiment que la nouvelle du départ d'Elkabbach a été accélérée quand les fuites dans la presse ont commencé, qu'une conférence a alors été improvisée, et que cette nomination à une présidence de Lagardère News ressemble à une solution pour remplacer Jean-Pierre Elkabbach à la tête d'Europe 1 sans que cela ne ressemble à une sanction. Mais cela y ressemble quand même.
Enfin, il a quand même près de 70 ans. Il n'y a plus personne à son âge qui ait un poste à un niveau pareil. Est-ce que quelqu'un de 70 ans est le mieux placé pour moderniser et réorganiser une radio de ce genre ?

Lagardère dit justement vouloir accélérer la mise en place d'une nouvelle organisation. L'arrivée d'Alexandre Bompard, ancien énarque, actuellement à la direction des sports de Canal+ laisse augurer quels genres de changements ?

- Alexandre Bompard, c'est le sport et le football. C'est lui qui a négocié les accords avec la ligue de football pour Canal+ ; il connaît très bien ce milieu. Cette nomination semble aller dans le sens de toujours plus de sport pour Arnaud Largardère et Didier Quillot [président de la branche média de Lagardère, ndlr]. Europe 1 en a déjà pris la voie, avec notamment le lancement, en mai dernier, d'Europe 1 Sport.
Europe 1 annonce vouloir reposer sur un triptyque : des news, de l'humour et du sport. Une telle recette n'est pas totalement le fruit du hasard. Les dirigeants d'Europe 1 sont visiblement traumatisés par les très bons résultats de RMC en matière d'audience, et sa réussite dans le sport. Mais copier la concurrence, est-ce vraiment malin ?

Interview de Claude Soula par Sibylle Laurent
(le mardi 3 juin 2008)

Incident nucléaire en Slovénie : "On amuse la galerie avec de faux incidents. Où sont les vrais enjeux ?"

Interview de Roland Desbordes, président de la Criirad (Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité), parue sur Nouvelobs.com le 5 juin 2008

Un incident est survenu dans une centrale nucléaire à Krsko en Slovénie, mais tout serait sous contrôle. Ce type d'incident est-il fréquent ? A quoi est-il dû ?


- Sur ce type de centrales, que nous connaissons très bien car elles sont construites sous licence américaine, ce type d'incident est très fréquent. Le circuit primaire est un circuit très sollicité, car soumis à de très hautes températures, à une forte pression. Le problème a été classé comme "incident", car le liquide qui s'est échappé a été confiné à l'intérieur du bâtiment réacteur. Ce type d'incident est très, très classique. Par exemple en France, le 24 mai dernier, la centrale nucléaire de Dampierre, dans le Loiret, a subi le même genre d'incident : il y a une une fuite de 35 mètres cube d'eau qui sont sortis dans le bâtiment réacteur ; c'est-à-dire une fuite à priori plus importante que celle qui vient de se produire en Slovénie. Quand il s'agit d'une fuite de ce type, on a en général le temps d'arrêter le réacteur pour réparer et décontaminer ; c'est ce qui semble s'être passé.
A la Criiad (Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité), nous avons des balises dans la vallée du Rhône, notamment sur la Drôme, pour la surveillance de la radioactivité. Sur ces balises, aucune alerte n'a été donnée pour l'instant. On va quand même faire des analyses plus fines dans les jours qui viennent pour voir s'il n'y a pas de pollution, même si elle est très, très faible. Je suis persuadé qu'il va y en avoir, même infime : Krsko n'est "qu"'à 800 kilomètres de chez nous. Tchernobyl, c'était à près de 2.000 kilomètres…

Le système d'alerte européen sur les risques radioactifs, qui a été déclenché, est utilisé fréquemment, selon la Commission européenne chargée de l'énergie, mais cil est rare que ces alertes soient rendues publiques. Qu'est-ce qui fait que cette fois-ci, Bruxelles a jugé nécessaire de communiquer sur cet incident ?

- A vrai dire, cette partie-là m'intrigue beaucoup. Ce système d'alerte a été mis en place en 1987, après Tchernobyl. Il a certainement fonctionné dans de nombreux cas pour tenir informé d'incidents nucléaires qui, comme je l'ai dit, arrivent fréquemment. Alors pourquoi dans ce cas précis, avoir réagi comme cela et rendu publique l'alerte ? Je vois deux hypothèses :
- Soit, Bruxelles a surévalué l'incident, et en se trompant dans ses estimations, a rendu l'incident public alors que les circonstances ne le nécessitaient pas.
- Soit, il y a une volonté marquée de la part de l'Europe et des pays nucléarisés de l'Europe de communiquer fortement là-dessus. Dans le but, évidemment, de faire croire aux gens que le nucléaire est sous contrôle et que tout fonctionne bien. En fait, je pencherais plutôt pour cette deuxième hypothèse.

Cette démarche ne serait-elle pas à double tranchant ? Car en rendant l'incident public, des associations comme "Sortir du nucléaire" ou Greenpeace réagissent vivement et relancent le débat sur la menace que les installations nucléaires posent pour sa population et son environnement…

- A double tranchant peut-être, mais cela reste une démarche très bien calculée. Il ne faut pas oublier que ces organismes sont très bien pourvus en experts en communication. La prise de risque est très contrôlée. Emboîter le pas, comme le font les associations anti-nucléaires, peut conduire pour elles à se discréditer. On va leur rétorquer : "Vous voyez bien, vous vous alarmez pour des choses totalement banales, d'importance mineure". La Criirad a justement choisi de ne pas faire de communiqué. Pour nous, il n'y a pas là d'évènement particulier. Cet incident fait partie des risques reconnus du nucléaire.
Je pense que c'est un piège tendu par les lobbies européens proches du nucléaire. Cela peut paraître paradoxal, mais trop d'information tue la vraie information. En France, après Tchernobyl, des autorités ont été créées pour informer dessus, comme l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Ces organismes ont une nécessité de transparence, mais qui consiste souvent à alerter les gens sur de faux incidents.
Je pense, par exemple, à un communiqué que nous avions reçu, informant qu'un ouvrier travaillant dans une centrale s'était cassé la jambe. Quel intérêt ? N'est-ce pas un moyen de nous endormir tous, la population comme les journalistes ? On traite sur le même ton des situations dramatiques et d'autres très banales. Et le jour où, réellement, une catastrophe se produira, personne ne réagira. J'ai le sentiment qu'on nous noie, que les vrais enjeux ne sont pas mis sur la place publique. Ainsi, Tchernobyl, 22 ans après : on n'a toujours aucune conclusion et aucun vrai bilan sur la catastrophe. Par contre, on va amuser la galerie avec des choses de ce genre. Il faut donc rester très vigilant sur ce type d'information.

Interview de Roland Desbordes par Sibylle Laurent
(le jeudi 5 juin 2008)

Offre raisonnable d'emploi : "Ce genre de mesure n'aura pas d'effets énormes"

Interview de Marc Gurgand, chercheur à l'école d'économie de Paris, parue sur Nouvelobs.com le 11 juin 2008

Laurent Wauquiez, secrétaire d'Etat chargé de l'Emploi, défend son "offre raisonnable d'emploi". Ce projet prévoit notamment des sanctions en cas de refus de deux "offres raisonnables d'emploi". Jouer sur la contrainte, plutôt que la motivation des chercheurs d'emploi, est-ce efficace ?


- Contrainte versus motivation… Au fond, on ne mesure pas encore très bien l'effet qu'ont les contraintes dans les dispositifs de recherche d'emploi.
Par contre, on sait, par exemple, que les incitations liées à l'assurance chômage ont des effets. Mais ces effets ne sont pas énormes. Ce sont d'abord les travailleurs les plus qualifiés qui sont sensibles à cette approche de fin de droits, et qui vont trouver du travail plus rapidement. L'effet de la fin de l'assurance chômage sur les moins qualifiés est en revanche moins clair.
En revanche, quel est l'impact du fait d'imposer aux gens un travail ? Il y a peu de résultats empiriques. Des expériences sont menées en la matière, par exemple aux Etats-Unis : on menace les gens d'être contrôlés très scrupuleusement sur leur recherche d'emploi ; et les gens ont tendance à retrouver des emplois. Mais ces gens anticipent une contrainte, c'est la menace qui a réellement un effet. Il est donc difficile de mesurer quelle part du retour à l'emploi est due à la mesure en elle-même, et quelle part à la crainte de la menace.
Dans l'ensemble, ces effets ne sont pas très forts. On ne s'attend pas à avoir des effets énormes de ce genre de mesure.

L'objectif affiché est de faire baisser les statistiques du chômage. Mais n'y a-t-il pas des effets pervers : celui de faire basculer les chômeurs dans la case des travailleurs précaires, ou celui des salaires proposés par les employeurs, qui risquent de tendre à la baisse ?

- Si on oblige les gens à accepter un emploi, il va y avoir une hausse du retour vers le chômage assez rapidement : les chômeurs ne sont pas motivés pour travailler dans un boulot qu'ils n'ont pas choisi et dont ils ne veulent pas forcément. Mais la frustration peut se faire des deux côtés : elle peut jouer également du côté des employeurs. En effet, il n'y a aucune raison pour que les employeurs aient envie d'embaucher des gens qui ne sont pas motivés pour le travail proposé.
L'effet sur les salaires est moins clair. Tant qu'on parle des chercheurs peu qualifiés, le salaire minimum encadre de toute façon le recrutement. L'effet peut peut-être jouer sur les emplois plus qualifiés ; mais d'un autre côté, ce sont ces travailleurs qualifiés qui sont le plus recherchés par les employeurs.
A mon sens, l'effet pervers principal, sera une hausse de la sortie du travail et un retour vers le chômage.

Le gouvernement dit s'aligner sur les autres pays européens. Or dans les pays qui ont durci les conditions de radiation des chômeurs, le service d'aide à la recherche d'emploi est de qualité. Le socialiste Pierre Moscovici parle de "flexibilité sans sécurité" en France. Quels sont les freins à cet accompagnement personnalisé et efficace en France ?

- C'est effectivement la politique d'accompagnement qui manque dans ce débat. Mais ce n'est pas tout à fait correct de dire qu'en France on ne se soucie pas de ces politiques. En réalité, on en fait, et de plus en plus. Seulement ces politiques se mènent pour l'instant de façon expérimentale. Il y a par exemple des opérateurs privés financés par l'Unedic qui assurent la prise en charge des demandeurs d'emploi ; l'Anpe développe aussi de son côté une très forte politique d'accompagnement personnalisé aux chercheurs d'emploi.
Mais ces mesures touchent pour l'instant un nombre limité de chômeurs, car ces institutions sont dans une démarche expérimentale. Cette démarche est absolument la bonne, mais elle prend du temps : l'horizon de la lutte contre le chômage est de 30 ou 35 ans. Dans cette réforme du droit des chômeurs qui est discutée, on parle beaucoup de cette "offre raisonnable d'emploi". Mais elle s'inscrit dans un schéma d'ensemble un peu plus large que cela ; même si il n'est pas certain que pour l'instant, il y ait des décisions très précises prises sur ces politiques d'accompagnement.

Interview de Marc Gurgand par Sibylle Laurent
(le mercredi 11 juin 2008)

Laurence Ferrari à la place de PPDA : "Les changements à TF1 font forcément plaisir à l'Elysée"

Interview de Claude Soula parue sur Nouvelobs.com le 9 juin 2008

Laurence Ferrari devrait remplacer Patrick Poivre d'Arvor à la présentation du 20 heures de TF1. Que penser de cette politique de la chaîne qui se sépare d'un journaliste emblématique ? Opération de communication en mettant une journaliste présentée comme "glamour" à la place d'un PPDA vieillissant, ou vraie volonté de changer l'information ?


- On peut exclure la pure communication dans ce changement. Car TF1 prend d'énormes risques en changeant celui qui était le visage de l'information depuis 1976. Quand une chaîne change à ce point-là les habitudes des téléspectateurs, c'est un vrai pari, et à la fois la preuve qu'elle veut changer les choses en profondeur. Dans l'analyse de TF1, qui a dû être très réfléchie, il y avait une seule personne qui pouvait remplacer Patrick Poivre d'Arvor : Laurence Ferrari. Elle est populaire, elle a réussi à se construire sur Canal + une image moderne et impertinente. C'est ce qui lui a permis d'obtenir le poste le plus prestigieux du PAF : le journal télévisé de TF1.

Jean-Claude Dassier, actuel directeur de LCI (chaîne d'information du groupe TF1), pourrait devenir le directeur de l'information pour l'ensemble du groupe TF1 en remplacement de Robert Namias. Peut-on voir une dimension politique dans cette reprise en main de TF1, Jean-Claude Dassier étant réputé proche de Nicolas Sarkozy, tandis que Robert Namias l'était plutôt de Jacques Chirac ?

- L'information n'a pas été confirmée ni démentie, mais tout indique que cela va se faire. Le départ de Robert Namias était acquis. En fait, le tandem Namias/PPDA était une vieille équipe qui roulait depuis longtemps. PPDA était tout puissant sur son journal et son équipe, et Robert Namias lui laissait toute liberté là-dessus. Si on enlève PPDA, on peut aussi enlever Namias ; il n'a plus de raison d'être. Cela marque surtout une vraie reprise en main de la direction.
Par ailleurs, il est évident et clair qu'il y a une vraie dimension politique. Les changements envisagés aujourd'hui par TF1 font forcément plaisir à l'Elysée. Jean-Claude Dassier est clairement pro-Sarkozy. Il ne le nie pas. Quant à Laurence Ferrari, si les rumeurs qui ont circulé sur ses relations amoureuses avec le chef de l'Etat n'ont jamais été prouvées, on peut en tout cas être sûr qu'ils sont proches. D'ailleurs, Nicolas Sarkozy ne se prive pas de dire partout tout le bien qu'il pense d'elle.
Ce remaniement va donc très bien à Nicolas Sarkozy. C'est aussi un moment où TF1, ainsi que le groupe Bouygues, essaient d'obtenir beaucoup de choses de l'Elysée, par exemple sur la seconde coupure de publicité pendant le film du soir. Tous ces changements se conjuguent donc plutôt bien.

En arrivant à la tête de TF1 il y a un an, Nonce Paolini avait clamé que cela serait une "année charnière". Pourtant l'audience de TF1 est victime d'érosion, menacée par la concurrence de la TNT. Globalement, quel bilan peut-on faire d'un an de politique "paolinienne" ?

- Pour le spectateur, les changements n'ont pas forcément été très visibles. Mais en interne, il ne reste plus personne de l'ancienne équipe de TF1. L'ancien PDG Patrick Le Lay, son vice-président Etienne Mougeotte, Takis Candilis, ancien patron de la fiction sont partis.Tous les gens qui contrôlent les manettes sur les programmes ont été changés. Les effets pour les téléspectateurs mettront sans doute du temps à se voir.
Il est impossible de savoir si cette politique marchera, c'est le mystère. Changer à ce point-là, notamment avec le départ de PPDA, c'est prendre de gros risques. Car d'un point de vue extérieur, en spectateur, faire partir ce présentateur vedette n'était pas la première des priorités pour la chaîne.
Mais vu en interne, PPDA avait une trop grande indépendance, ce qui était un problème : il ne jouait sans doute pas le jeu que l'on attendait de lui. La direction a coupé la dernière tête qui dépassait.
De ce point de vue, Claire Chazal est beaucoup moins gênante. Sans PPDA, elle "n'emmerdera" plus personne. Avant non plus, d'ailleurs.
Quant à PPDA, je pense qu'il va très mal réagir. Il a le choix de sa sortie. Soit il brûle tout, il part maintenant, même avant l'été, sur un coup d'éclat ; il sort le bazooka et le vitriol contre sa direction ; et dans ce cas là il est grillé à TF1. Soit il accepte un autre magazine que lui propose Nonce Paolini ; mais, avec sa carrière, on voit mal ce qui pourrait le contenter. TF1 n'a en tout cas aucun intérêt à ce que leur star crie sur les toits : "Je suis victime de Sarkozy ; Sarkozy m'a tué !" Maintenant, ils vont avoir du mal à l'éviter.

Interview de Claude Soula par Sibylle Laurent
(le lundi 9 juin 2008)