mardi 8 décembre 2009

Dérenboursement des ALD : "Le gouvernement tue la solidarité et marchande la santé"

Interview de Bernard Teper, coordinateur du Collectif national contre les franchises médicales et président de l'Ufal (Union des familles laïques), parue sur Nouvelobs.com le 24 juin 2008

Frédéric van Roekeghem, directeur de l'assurance maladie a proposé dans la presse une réduction du taux de prise en charge de certains médicaments des patients souffrant d'affections longue durée. L'annonce a été démentie par le gouvernement. Est-ce un ballon d'essai ou une mesure réellement envisagée ?


- Un peu des deux. Bien évidemment, nous sommes habitués de la part du gouvernement à des coups de sonde, puis à une réadaptation des mesures en fonction des réactions. C'est peut-être cela. Mais il est clair pour nous que le gouvernement a pour objectif de "marchander", de privatiser le système de remboursement des soins du système de santé. C'est une proposition cohérente avec la politique néo-libérale menée depuis quelques années.
Cette proposition sur les affections longue durée (ALD) est terrible. Le seul endroit où il y a le principe de solidarité entre les assurés sociaux est la Sécurité sociale. Commencer à dire : "nous allons diminuer les remboursements", c'est supprimer ce principe de solidarité. C'est avoir une gestion de comptable, faire un choix par le risque. La solidarité, cela veut dire que chacun doit bénéficier de la Sécurité sociale en fonction de ses besoins, et y contribuer en fonction de ses moyens.

Depuis quelques années, la tendance semble en effet aller vers un déremboursement et une moins bonne prise en charge des patients. Allons-nous vers un système à deux vitesses, où seuls ceux qui ont une mutuelle pourront faire face aux dépenses de santé ?


- Cette proposition marque en tout cas une nouvelle étape dans la politique de démantèlement de la sécurité sociale : il y a clairement une accélération.
Dans sa déclaration, le directeur de la Cnam (Caisse nationale d'assurance maladie) dit ouvertement qu'il est pour la diminution des remboursements de la Sécu et pour l'augmentation des remboursements par des complémentaires de santé.
Ce qu'il faut savoir, c'est que dans les complémentaires de santé, il y a les grandes firmes multinationales de l'assurance. Celles-ci possèdent 24% de parts de marché des complémentaires de santé. L'augmentation du chiffre d'affaire de ces firmes est de plus de 80% sur les six dernières années. Il n'y a pas ici de problème d'argent.
En fait, en transférant les remboursements de la Sécurité sociale vers les complémentaires, le gouvernement va vers la privatisation de la santé. Et surtout, nous rentrons dans une spirale d'augmentation des inégalités sociales et un nouveau modèle social.
A la Libération, les ordonnances du 4 et du 19 octobre 1945 ont dessiné le modèle du système de santé : il n'y a pas de concurrence dans la santé. C'était un consensus français. Ceux qui étaient plus riches contribuaient pour les plus pauvres ; les plus jeunes pour les plus vieux.
Le gouvernement est en train de tuer la solidarité et de favoriser les grandes cliniques et les firmes multinationales. Derrière cela, il y a une médecine "à 5 vitesses". Selon les revenus que l'on a, on a accès aux soins ou pas : les cliniques privées choisissent leurs clients en fonction de leur solvabilité. Il faut absolument changer de logique et revenir sur la base d'un financement solidaire.

L'Assurance maladie veut stabiliser ses comptes. Elle a donc besoin besoin d'argent. Où peut-elle en trouver ? Qui en pâtirait ?

- La solution est très simple. Il suffit pour cela de prendre les comptes de l'Insee ou ceux de la Commission européenne. La Sécurité sociale est assise sur les revenus du travail. Une fraction de ces revenus constitue les cotisations sociales. Le problème, celui qui crée le trou de la Sécu, est la modification méthodique de répartition des richesses depuis 25 ans. La richesse produite en un an sur un pays peut se répartir d'un côté en revenu du travail et en cotisations sociales, et de l'autre en profits. En 25 ans, la part des revenus et des cotisations sociales a baissé de près de 10 points de PIB [Produit intérieur brut, ndlr] et la part des profits a augmenté de 9,3 points de PIB, selon les chiffres de la Commission européenne. 9,3% du PIB, c'est 170 milliards d'euros par an. Le trou de la Sécu, lui, est de 9,8 milliards d'euros en 2007. Les chiffres sont éloquents.
Frédéric van Roekeghem et le gouvernement sont dans une fuite en avant : ils baissent les rentrées financières de la Sécu, notamment les cotisations patronales, ce qui augmente le trou de la Sécu. A côté de cela, ils disent qu'il faut limiter les dépenses. C'est un cercle vicieux. C'est une opération à court terme, mais qui va aggraver les dépenses à moyen terme.
Mais quand on voit qu'une des priorités du gouvernement est de mettre en place un bouclier fiscal de 15 milliards d'euros, c'est un modèle de société qui est remis en cause, un souhait de société qui change.

Interview de Bernard Teper par Sibylle Laurent
(le mardi 24 juin 2008)

Présidence française de l'UE : "Il n'y a que des dossiers problématiques"

Interview de Fabio Liberti, chercheur sur les relations européennes à l'Iris, parue sur Nouvelobs.com le 30 juin 2008

Nicolas Sarkozy prend mardi 1er juillet la présidence du Conseil européen. On parle beaucoup du "non" irlandais au traité de Lisbonne qui va être un problème auquel va devoir faire face la France. Mais quels sont les autres défis auxquels Nicolas Sarkozy va être confrontés ?

- Ce "non" irlandais au référendum sur le traité de Lisbonne reste l'un des principaux défis pour la présidence française. Ce refus va polluer la mandat français, car Paris a beaucoup réfléchi sur sa présidence en se plaçant dans une optique d'entrée en vigueur du texte. Les priorités de la France ont été élaborées avant ce "non". Il va falloir trouver et proposer une sortie de crise valable à cette situation de blocage institutionnel.
Après le rejet de traité par les Irlandais, les 27 devaient s'accorder sur la position à adopter vis-à-vis du traité, sur la poursuite du processus de ratification. Faute d'avoir trouvé un accord valable, l'examen du dossier a été reporté en octobre, lors de la prochaine réunion du Conseil européen. Le pire des scénarios serait que les dirigeants décident de ne rien décider.
Beaucoup d'Etats européens ont par ailleurs une tradition d'euroscepticisme, comme le Royaume-Uni, ou la République Tchèque, et pourraient utiliser ce "non" pour bloquer les actions européennes.
La vraie problématique est en fait le manque de courage, le manque d'une vision d'avenir des dirigeants européens. Il ne faut pas avoir peur d'avancer à plusieurs vitesses, car il y a des réussites européennes, qui se concrétisent dans la vie de tous les jours des citoyens européens, comme l'euro, l'espace Schengen. Il faut sortir de l'ambiguïté, du débat implicite entre les tenants d'une Europe fédérale et ceux qui sont juste pour un marché commun. Ce débat est une force centrifuge qu'on devrait peut-être affronter, pour finalement avancer.

Que peut-on dire justement des priorités que Paris s'est donné pour ses 6 mois de présidence : énergie et environnement, Europe de la défense, pacte européen pour l'immigration et agriculture ?

- Paris est parti sur des bases très ambitieuses. Cela est normal, car la France est l'un des pays fondateurs de l'Europe. Cependant à partir du mois de mars, on a pu noter des changements de ton dans les déclarations faites par Nicolas Sarkozy, afin sans doute de gommer son image d'arrogance, répandue en Europe.
Les priorités que s'est fixée la France sont en plus loin d'être consensuelles, hormis celle sur l'immigration. Je vais les reprendre en quelques mots chacune.
- Sur l'immigration, le projet est de faire adopter un pacte européen : uniformisation du droit d'asile, adoption de règles communes sur l'immigration clandestine, établissement d'un principe européen de contrat d'intégration, comme approfondir la langue du pays ou ses coutumes. L'Italie et l'Espagne sont très concernées par ce problème, car elles connaissent des débarquements massifs d'immigrés clandestins. Les sensibilités diffèrent totalement de celles de la France sur cette question. L'immigration se fait de manière spontanée, dans une tradition de laissez-faire et est considérée de manière positive. En Espagne, le gouvernement de José Luis Zapatero a procédé à des légalisations massives d'immigrés clandestins. La crainte est justement que ce pacte s'oppose à ces régularisations massives. Par ailleurs, pendant la campagne législative en février, le candidat Mariano Rajoy du Parti populaire espagnol a prôné un "contrat d'intégration" pour les immigrés, une position qui a été totalement rejetée lors des élections. On voit donc mal comment ce pacte pourrait être accepté maintenant. Ces différends mis à part, l'immigration reste un des dossiers les plus consensuels.
- Le paquet énergie-climat est lui aussi très important, et sur ce point, devra composer avec les réticences de Berlin. L'objectif est ici de préparer une grande rencontre européenne, qui aura lieu sous la future présidence suédoise, dans un an, et qui poserait les bases de l'après-Kyoto. La France voudrait développer le nucléaire civil, tandis que l'Allemagne exclut au contraire tout accord sur le sujet. Elle penche pour un développement des énergies renouvelables.
- Sur la question de la politique agricole commune (PAC), la France veut une refonte générale et rapide de la PAC et de son financement. Cela passe par la réforme des budgets de l'Union européenne. Seulement, le redéploiement des crédits fait grincer des dents, notamment le Royaume-Uni qui bénéficie d'un rabais dans la contribution que le pays verse au budget européen.
- Sur la défense enfin, la France a décidé de réintégrer l'OTAN. L'idée est de normaliser les relations France-OTAN, afin de pouvoir parvenir à un renforcement de la PESD (politique européenne de sécurité et de défense), qui ne serait pas perçue comme allant à l'encontre des intérêts américains. Si l'Espagne, l'Ialie, l'Allemagne voient cette position plutôt d'un bon œil, ce n'est pas le cas du Royaume-Uni, dont l'accord est pourtant nécessaire. Gordon Brown est en effet très affaibli dans son pays. Des élections générales ont lieu en 2009 et durant la campagne électorale difficile qui s'annonce pour lui, il est peu probable qu'il soit prêt à faire des concessions en matière de PESD.
Il n'y a que des dossiers problématiques, il va être dur de faire l'unanimité en Europe sur l'ensemble de ces points.

"Les Français, qui ne sont pas modestes, croient que la présidence de l’Union consiste à diriger l’Europe", a dit Valéry Giscard d'Estaing. Nicolas Sarkozy en tant que président du Conseil européen va-t-il avoir un réel pouvoir ? La France a-t-elle des alliés au sein de l'Europe ?

- Les présidents du Conseil européen ont pour seul objectif de fixer des priorités et des trouver des compromis. Cette présidence va aussi beaucoup tenir à la personnalité de Nicolas Sarkozy. L'Union européenne a toujours beaucoup plus avancé dans les moments de crise. Le dynamisme du président français pourrait donc être un atout pour la prise de décision.
Car je le répète, le scénario catastrophe serait que rien ne soit décidé à l'issue de cette présidence européenne. Il faut que se créée une réelle volonté d'avancer entre les dirigeants européens. Il faut un certain courage politique, c'est vrai. Mais il faut arrêter de toujours rejeter la faute sur Bruxelles lorsqu'il y a un blocage, de critiquer son inaction : Bruxelles est une institution, elle a les pouvoirs que lui ont votés les Etats-membres dans les traités qu'ils ont rédigés.
Les alliés de la France varient un peu selon les sujets, comme je l'ai expliqué plus haut. Une chose est sûre : la négociation à 27 est difficile, car chacun défend ses intérêts. Le risque est ainsi de n'obtenir que des compromis au rabais, qui déçoivent l'opinion publique européenne, et qui montrent encore une fois l'illisibilité des décisions européennes.

Interview de Fabio Liberti par Sibylle Laurent
(le lundi 30 juin 2008)

Libération d'Ingrid Bétancourt : "Dans l'avion, une ambiance quelque peu irréelle, de joie et d'angoisse mêlées"

Interview de Serge Raffy, rédacteur en chef au Nouvel Obs, parue sur Nouvelobs.com le 3 juillet 2008

Vous êtes dans l'avion présidentiel, parti cette nuit, qui emmène la famille d'Ingrid Betancourt, accompagnée de Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères et quelques journalistes, à la rencontre d'Ingrid Betancourt. Quelle est l'ambiance dans l'avion ?


- Ce voyage a un caractère très particulier. Mélanie et Lorenzo Delloye, les enfants d'Ingrid Betancourt, Fabrice Delloye, son ex-mari et Astrid, sa soeur, sont là. Il y a de la joie, évidemment, pendant ce voyage ; mais c'est une joie tout en retenue. On ne sabre pas le champagne, on ne pousse pas de cris d'allégresse. Enormément de retenue de la part de la famille, comme si elle ne mesurait pas vraiment ce qui se passe. Mélanie et Lorenzo le disaient d'ailleurs tout à l'heure : ils ne réalisent pas encore complètement que leur mère vient enfin d'être libérée, ils ont la sensation que cela n'est pas réel, que cela n'existe pas.
Ils sont aussi inquiets sur la manière dont les retrouvailles vont se passer. Cela fait six ans qu'ils n'ont pas vu leur mère. Comment va-t-elle être ? Comment va-t-elle réagir ? Que vont-ils se dire ? "Ils n'ont pas communiqué directement pendant six ans, ils ne se sont pas vus. Mais ils ne se sont jamais perdus", a fait remarquer leur père, Fabrice Delloye.
C'est donc une ambiance quelque peu irréelle, d'angoisse et de joie mêlées. Une ambiance extrêmement recueillie. Très familiale aussi, car, Mélanie et Lorenzo l'ont dit, "les journalistes qui sont là font partie de la famille". Ce sont, en effet, les journalistes qui, depuis six ans, ont suivi et accompagné le combat de la famille d'Ingrid Betancourt pour sa libération.
Comment cela va-t-il se passer ?, ne peut s'empêcher de se demander la famille. Pour le moment, on vit l'instant présent. C'est de l'émotion pure. On attend les retrouvailles, le reste viendra après.

La famille a-t-elle été prévenue avant de la libération d'Ingrid Betancourt ?

- Absolument pas. Cela a été la surprise totale. Ici, tout le monde croyait qu'elle avait été embarquée pour un banal transfert d'otages.
C'est donc un peu dans la précipitation que nous sommes partis de Paris à deux heures du matin, et avons fait une escale très rapide pour le ravitaillement. Nous allons atterrir à Bogota dans maintenant deux heures (vers 15 heures, heure française). Ingrid Betancourt doit nous rejoindre là-bas, sur le tarmac de l'aéroport. Elle va sûrement se précipiter pour prendre ses enfants dans ses bras.
Ingrid Betancourt semble en très bonne santé. Un briefing général est de toute façon prévu. Christophe Fernandez, le médecin de l'Elysée a embarqué avec nous pour la prendre en main une fois retrouvée.
Après, le scénario prévu est que nous partions tous pour le palais royal à Bogota, pour remercier le président colombien Alvaro Uribe.

En sait-on plus sur les conditions de sa libération ?

Dans l'attente des retrouvailles, il est vrai que tout le monde s'interroge sur les conditions de libération d'Ingrid Betancourt, sur la version des faits colombienne.
Ce qui est sûr, c'est que la stratégie d'encerclement d'Alvaro Uribe s'est avérée payante. Depuis plusieurs mois, l'armée colombienne avait des informations très précises sur la localisation des otages.
Alvaro Uribe a réussi à casser les communications entre la direction des Farc et la base ; de manière à les assécher en munitions et en ravitaillement, ce qui a parfaitement fonctionné. Il a réussi à faire infiltrer ce front numéro 1 des Farc par des gens de l'intelligence colombienne.

Savez-vous ce que compte faire Ingrid Betancourt, après les retrouvailles avec l'ensemble de sa famille ?

- Personne ne sait exactement quelles sont les intentions d'Ingrid Betancourt, ni ce qu'elle compte faire maintenant. Elle a parlé de venir à Paris pour remercier Nicolas Sarkozy, retrouver la France. Elle a aussi dit qu'elle voulait retourner en Colombie. Il est donc très possible que l'avion présidentiel reparte ce soir ou demain, et qu'Ingrid Betancourt soit en France dès demain après-midi.

Interview de Serge Raffy par Sibylle Laurent
(jeudi 3 juillet 2008)

Violence conjugale : "Pour l'entourage, la violence conjugale est difficile à entendre"

Interview de Florence Brié, membre de la fédération nationale Solidarité Femmes et présidente de l'Escale, parue sur Nouvelobs.com le 8 juillet 2008

D'après un rapport de l'Observatoire national de la délinquance, les violences conjugales sont en forte accélération depuis trois ans (+31,3% par rapport à 2004). Qu'est-ce qui peut expliquer ce phénomène ?


- Il y a plusieurs raisons à cette augmentation. Tout d'abord, le fait que les femmes battues sortent du silence. Elles osent parler et porter plainte. Ce rapport montre que 21% des femmes portent plainte. Cela peut paraître peu, mais en 2000, seulement 12% des femmes le faisaient. Il y a donc une nette amélioration à ce niveau.
Pourquoi est-ce que les femmes osent plus parler ? La tolérance de la société vis-à-vis de ces pratiques est moindre qu'avant. Grâce à de grandes campagnes de communication des pouvoirs publics, les femmes se sentent déculpabilisées, déresponsabilisées. Porter plainte contre son mari, contre le père de ses enfants, contre quelqu'un qu'on a choisi, ce n'est jamais facile. Même s'il le mérite.
La démarche des associations spécialisées, comme la nôtre (l'Escale, qui fait partie de la Fédération nationale Femmes solidarité) est aussi très importante. Elles accompagnent les femmes victimes de violence conjugale dans leur démarche de plainte auprès de la police, elles les soutiennent afin qu'elles ne soient pas seules.
La modification de la loi d'avril 2006 sur les violences conjugales a également joué : cette loi donne des circonstances aggravantes pour les ex-conjoints auteurs de violence au sein du couple. La séparation est en effet une période où les violences s'accélèrent parfois : l'ex-conjoint n'accepte pas la séparation et les femmes, même séparées, peuvent continuer d'être victimes de violence.
Car la violence prend différentes formes. Elle n'est pas forcément physique, elle peut aussi être psychologique, économique, administrative, passer par les enfants, la séquestration… Ces formes de violence ne sont pas forcément reconnues dans la loi.
Enfin, il y a eu des actions de sensibilisation à l'égard de la police, qui sait mieux recevoir et traiter ce genre de plainte.

Y a-t-il un profil des auteurs et des victimes de violence conjugale ? Et les hommes sont-ils aussi victimes de violences au sein du couple ?

- Il n'y a pas de profil des victimes, ni des auteurs de violence conjugale. Ce n'est pas un héritage. On parle plutôt de stratégie de la violence. Cette violence est inscrite dans un contexte, une histoire à la fois collective et personnelle, une construction sociale, le poids des cultures. Si la violence existe, c'est à cause de la représentation que la société en donne. Longtemps, la société a accepté, toléré les violences, ce qui a conduit certains hommes à avoir un comportement sexiste et violent envers les femmes.
Ce n'est pas un sujet nouveau, cela fait 30 ans que nos associations existent et demandent que l'on se mobilise sur ce sujet. A ce niveau-là, l'évolution de la mobilisation des différents acteurs est plutôt positive : en France, comme en Europe, de plus en plus de rapports, de recueils de données sont produits. Ces bases sont importantes pour mieux connaître l'étendue de ce fléau et mieux se mobiliser.
Quant aux hommes, nous ne nous occupons pas, dans notre association, de ce sujet, mais ils constituent de 3 à 5% des victimes de violences conjugales. Loin derrière les femmes.

Quel doit-être le rôle de l'entourage, dans le cas d'un couple qui connaît des violences conjugales ? Doit-il intervenir et dénoncer de telles pratiques ?

- Il faut avant tout rappeler au conjoint victime de violence, que celle-ci est un délit, et donc puni par la loi. Donc inacceptable. Il faut également soutenir les victimes, les croire. Surtout ne pas les juger ni les culpabiliser, car souvent, les proches ne comprennent pas. La violence est difficile à entendre. Il faut donc parler, orienter la victime pour qu'elle soit accompagnée par des professionnels, mais aussi la soutenir, l'appuyer dans ses décisions.
Un autre facteur à prendre en compte, est l'impact qu'a la violence au sein du couple sur les enfants? Ils l'entendent tous les jours, ils la subissent. Que penser, quand un père frappe sa femme devant ses enfants ? Face à la violence conjugale, l'accompagnement, le soutien des victimes, doivent être très forts.

Interview de Françoise Brié par Sibylle Laurent
(le mardi 8 juillet 2008)

Obama et l'Europe : "S'il est élu, Obama continuera à mettre en avant les intérêts américains"

Interview de Charlotte Lepri, chercheur spécialiste des Etats-Unis à l'Iris, parue sur Nouvelobs.com le 25 juillet 2008

Barack Obama poursuit sa tournée internationale en Allemagne, puis en France. Comment expliquer son extrême popularité en Europe ? La visite de John McCain en mars dernier avait été moins médiatisée…


- La visite de John McCain avait été beaucoup moins médiatisée, en effet. Pratiquement personne n'en avait parlé. Les médias européens s'y étaient très peu intéressés, et les retours dans les journaux aux Etats-Unis avaient été très faibles. Le premier avantage qu'a Obama, c'est celui d'être démocrate. Nous avons en Europe une vision très négative des Etats-Unis : ignorance, unilatéralisme, arrogance, manque d’ouverture. Et le républicain George W. Bush personnalise toutes ces critiques avec ses politiques très impopulaires, en particulier ses guerres. Rien que cela constitue un gros avantage pour Obama.
Puis, il y a la personnalité du candidat : Barack Obama est quelqu'un de dynamique, qui a énormément de charisme. C'est un Noir, qui représente l'Amérique qu'on aime. Bush est à l'inverse celui qui représente l'Amérique que l'on déteste, avec sa politique arrogante et unilatérale. Obama, c'est une autre Amérique, celle que l’on admire, celle qui a cette capacité à se renouveler sans cesse et à donner sa chance à chacun. Obama symbolise le self-made-man américain. C'est une image positive, celle qu'on veut avoir des Etats-Unis.
Et bien évidemment, la déception peut être à la hauteur des attentes qui sont placées en lui. Il ne faut pas oublier que, s'il est élu, Barack Obama sera certes président, mais président des Etats-Unis. Il fera donc comme ses prédécesseurs : il mettra en avant les intérêts américains. Il ne faut donc pas en attendre un changement trop radical.

Justement, dans son discours à Berlin, Barack Obama a semblé faire profil bas, en déclarant notamment : "Je sais que mon pays n'est pas parfait". Est-ce le retour d'une politique extérieure moins axée sur la suprématie des intérêts des Etats-Unis, ou une simple stratégie de candidat ?


- Barack Obama parle effectivement de renouer les relations transatlantiques, mais il le fait toujours en y mettant des conditions. De manière générale, sa position consiste à dire aux Européens : "Si vous voulez que les Etats-Unis mènent une politique moins unilatérale, il faut aussi que vous agissiez plus, il faut être plus présent sur la scène internationale, il faut prendre vos responsabilités : on veut bien arrêter, mais vous nous remplacez". Cela peut ne pas plaire aux Européens, auxquels il va ainsi demander d'envoyer plus de troupes en Afghanistan, par exemple. Il n'est pas sûr que les pays d'Europe en aient les moyens ou l'envie.
Par ailleurs, si Obama est président des Etats-Unis, sa marge de manœuvre va être réduite sur la politique internationale. Il est la tête de proue, bien entendu. Mais il va devoir compter avec le contre-pouvoir du Congrès, car la constitution américaine est ainsi faite que tous les pouvoirs s'équilibrent ; les lobbies, ainsi que l'opinion publique vont également entrer en jeu et peuvent empiéter sur ses marges de manœuvre.

L'unique discours public de Barack Obama en Europe s'est fait à Berlin, tandis qu'il ne fait qu'un passage éclair à Paris. Cette différence de traitement est-elle révélatrice des relations France/Etats-Unis ?


- Le fait que les relations entre la France et les Etats-Unis n'ont pas été très bonnes ces dernières années a dû jouer. Ainsi, lors des présidentielles américaines de 2004, le démocrate John Kerry était considéré comme "le candidat qui plaît aux Français". A l'époque, cela a certainement joué contre lui. Cette popularité était vue par les Américains comme une tare. Cela est cependant moins vrai aujourd'hui.
Les Américains se rendent en effet compte qu'ils sont peu appréciés à l'étranger. Les derniers sondages montrent qu'ils sont deux sur trois à se rendre compte qu'ils sont moins respectés à l'étranger ; neuf Américains sur dix veulent que leur président redore cette image.
Barack Obama est, lui, très conscient de la mauvaise image qu'ont les Etats-Unis dans le monde. Il veut profiter de cette popularité qu'il a en Europe pour séduire les Américains. Un président populaire pourrait attirer les Américains, car il pourrait redorer l'image de leur pays dans le monde.
Mais plus généralement, le choix de la ville où aurait lieu le discours s'est joué aussi sur un symbole qui voulait être fort : Obama a choisi de parler à quelques centaines de mètres de la porte de Brandebourg de Berlin, symbole de la réunification de la ville coupée en deux après la chute du Mur.

Interview de Charlotte Lepri par Sibylle Laurent
(le vendredi 25 juillet 2008)

Avant-projet de loi pour l'hébergement : "Ce sont les plus éloignés du logement qui sont les plus oubliés"

Interview de Didier Cusserne, délégué général de l'association Emmaüs, parue sur Nouvelobs.com le 28 juillet 2008

L'avant-projet de loi de mobilisation pour le logement et la lutte contre l'exclusion, présenté par Christine Boutin, suscite votre désapprobation. Vous le qualifiez même de "recul" par rapport aux droits acquis par les lois de 1990, 1998, 2000 et la loi DALO de 2007...


- Le point le plus marquant de cet avant-projet de loi est la remise en cause de l'article 55 de la loi SRU (Solidarité et Renouvellement Urbain), en intégrant dans le mode de calcul des 20% de logements sociaux l'accession à la propriété. Même la fameuse maison à 15 euros de Christine Boutin entre dans le calcul. Cet assouplissement permet aux communes qui ne respectent pas les 20% en matière de logement social de se dédouaner entièrement de leurs obligations.
Les dispositifs d'expulsion ont également été transformés, avec un délai d'expulsion réduit ; ce qui va conduire à un nombre d'expulsions supplémentaires.
Ces mesures sont totalement scandaleuses, et vont totalement à l'opposé de ce que nous avions demandé. Le rouleau compresseur de l'Elysée est passé par là : la politique du gouvernement veut en effet que 70% des Français deviennent propriétaires et fait donc passer cette politique avant celle des mal-logés. Tout d'abord, c'est de la démagogie de faire croire aux gens que tout le monde peut devenir propriétaire ; et surtout, on a une fois de plus oublié les plus défavorisés. Dans cet avant-projet de loi, ce sont les plus éloignés du logement qui sont les plus oubliés.

Justement, quelles étaient vos attentes ?


- Le gouvernement connaît bien nos revendications. Nous avons rencontré le Premier ministre à deux reprises, fin 2007 et début 2008. Le député Etienne Pinte a fait un rapport, rendu public en janvier 2008, dans lequel il préconisait notamment la mise en place de "super" préfets, chargés de superviser la coordination des politiques de logement et d'hébergement au niveau local.
On a aujourd'hui l'impression que toutes cela n'était finalement que de la poudre aux yeux. Les mesures envisagées aujourd'hui sont très éloignées de celles qui étaient préconisées dans le rapport Pinte, qui concluait justement à une intervention beaucoup plus forte de l'Etat. Ainsi, les préfets pouvaient se substituer aux maires qui le respectaient pas la loi SRU pour imposer la construction de logements sociaux.
Le monde associatif souhaitait en outre que tous les maires qui ne respectent pas la loi se voient suspendre la possibilité de délivrer des permis de construire, et que dans les programmes immobiliers des villes il y ait un quota minimum de logements à loyer accessible. Bref, nous souhaitions une politique un peu offensive en matière de construction de logement social, ainsi que le renforcement de l'obligation de créer des logements sociaux dans chaque commune. Nous nous efforçons de chercher les points positifs dans cet avant projet de loi, mais nous ne les avons pas encore trouvés ! Les mesures envisagées vont totalement à l'opposé de ce que nous voulions. Mais nous n'allons pas laisser passer un tel amoindrissement de la loi. Nous allons rappeler au gouvernement tous les messages forts qu'il nous a adressés. Je me rappelle d'un message politique, très clair, formulé par le gouvernement : il fallait faire en sorte que plus personne ne soit contraint de vivre à la rue. C'est un engagement qui a été pris, et aujourd'hui, il n'est absolument pas respecté. Avec les autres associations, nous préparons d'ailleurs une mobilisation à partir de la rentrée, nous devons encore réfléchir aux formes qu'elle prendra. Puis nous allons devoir à nouveau batailler avec les parlementaires, qui ne sont pas tous, fort heureusement, insensibles à la question des mal-logés. En tout cas, on ne peut pas laisser passer cela.

Vous dites que ce sont les plus défavorisés qui font les frais de cette politique. Pourtant, avec des actions comme celle des enfants de Don Quichotte, qui a conduit à la création d'un droit opposable au logement, on a pu avoir l'impression que la situation des sans abris s'améliore en France. Qu'en est-il ?

- L'action des enfants de Don Quichotte, avec qui nous travaillons quotidiennement, a été et est très importante. Les résultats de cette action ont permis de mettre en route la loi DALO (Droit au logement opposable) qui, dans l'esprit, donne responsabilité à l'Etat de loger tous ses citoyens. C'est une très grande avancée, qui s'inscrit dans l'esprit des lois sur l'école, quand l'Etat est devenu responsable de l'éducation des citoyens.
Le problème est que le dispositif est bloqué par l'absence de logements. On attendait de la loi qu'elle soit une bouffée d'air, qu'elle permette la création de nouveaux logements, mais ce n'est pas le cas. Il faut se rendre compte que dans nos centres d'hébergements, presque 30 % des gens logés n'y ont "pas leur place" : ils ont les moyens d'avoir un logement à un loyer modéré, mais n'en trouvent pas. Le parc social est complètement saturé, ce qui fait que tous les dispositifs d'accueil sont également saturés. Finalement, cela se répercute sur ceux qui sont à la rue, sur les plus défavorisés, qui n'ont même plus de place dans les centres. La situation est donc pire qu'avant sur ce point-là. Il y a donc, à ce jour, peu de points positifs, si ce n'est celui de faire réémerger ce problème sur la scène médiatique…

Interview de Didier Cusserne par Sibylle Laurent
(le lundi 28 juillet 2008)

Robert Ménard sur les JO : "En allant en Chine, Sarkozy nous a planté un poignard dans le dos"

Article paru sur Nouvelobs.com le 26 août 2008

Au lendemain de la clôture des Jeux Olympiques de Pékin, le secrétaire général de Reporters sans frontières tire son propre bilan. Selon lui, celui-ci est "très, très mitigé". Quant à la présence du président français lors de la cérémonie d'ouverture, Robert Ménard y voit un "lâchage".


Au début des JO, vous aviez donné des conseils aux journalistes étrangers face à la censure de Pékin. A l'heure du bilan, une porte-parole du CIO a parlé d'un "franc succès" pour le travail des médias. Entre paranoïa à outrance et pays des merveilles, quelles ont été les réelles marges de manœuvre des médias sur le terrain ?


- La couverture médiatique des JO a été en blanc et noir. Effectivement les journalistes ont pu travailler librement, beaucoup plus qu'à n'importe quel moment dans l'histoire de la Chine. Cela n'a pourtant pas empêché une vingtaine de journalistes d'être brutalisés, frappés, emprisonnés. De la même façon, sur internet, le site de Reporters sans frontières a été accessible depuis Pékin. Mais cela n'a pas empêché une trentaine de sites pro-tibétains ou pro-Ouïgours d'être interdits. Sans compter qu'aucune de ces mesures, aucun de ces sites n'ont été accessibles depuis le Tibet.
Si les journalistes ont pu travailler dans ces conditions, cela n'a pas empêché une cinquantaine de dissidents chinois d'être expulsés, parce qu'ils voulaient rencontrer ces journalistes et leur parler. Sans parler d'une cinquantaine de militants pro-tibétains qui ont été arrêtés pendant les Jeux. Le bilan est donc très, très mitigé.

Vous avez dit que la mobilisation de RSF a été un échec. En Occident, vos actions ont eu un certain retentissement médiatique, mais n'était-il pas illusoire d'attendre la même chose en Chine ?

- Je suis tout à fait d'accord, c'est bien pour cela que l'on était contre l'attribution des JO à Pékin. Nous savions que leurs promesses ne seraient que de la poudre aux yeux, du trompe-l'œil. Quant aux garanties du CIO, qui disait : "Faites nous confiance pour préserver les libertés", on a vu ce que cela donnait. Ces JO sont un échec total du point de vue de la liberté de la presse. Un seul point positif, l'action de RSF nous aura permis d'être, comme j'ai déjà utilisé cette formule, un grain de sable dans la machine des Jeux. Un grain de sable qui aura fait prendre conscience au grand public de la réalité des droits de l'Homme en Chine.
Evidemment, cette prise de conscience ne concerne pas la Chine. Etant un régime totalitaire où tout est contrôlé, cette partie n'était pas gagnable en Chine. Là-bas, peu de gens sont malheureusement conscients des actions qui ont été menées en faveur des droits de l'Homme.
Une autre leçon à retenir de ses JO, c'est de cesser leur attribution dans ces conditions d'opacité, avec un CIO tout puissant, qui décide sans aucune justification. Dans le système d'attribution des JO, des critères très précis existent cependant, incluant par exemple la sécurité, les questions environnementales, des considérations techniques et matérielles. Il faudrait, dans cette charte, une condition concernant le respect de la liberté d'expression.

On vous a beaucoup accusé, avant les JO, de politiser une rencontre sportive. De fait, on a beaucoup moins entendu parler de l'aspect des droits de l'homme pendant les Jeux. Y-aura-t-il néanmoins un avant et un après JO pour la liberté de la presse ? Le porte-parole du BOCOG, comité d'organisation des JO en Chine, a par exemple parlé "d'une réforme d'ouverture en matière de couverture médiatique"...

- Ce sont encore des mensonges du CIO. Actuellement, et depuis un an, nous ne sommes pas dans le contexte d'une politique d'ouverture en Chine. Il y a un an, en 2007, nous avions pu discuter avec les autorités chinoises. C'est impossible à l'heure actuelle. Il y aura peut-être un avant et un après JO, mais certainement pas au sens où l'entend le CIO. Et s'il n'y a pas de mobilisation aujourd'hui, cela va être terrible. Les Jeux paralympiques débutent, et déjà les journalistes repartent. Il n'y aura plus de caméras, les 20.000 journalistes qui couvraient les Jeux vont repartir. L'occasion de se mobiliser et de se faire entendre va être perdue. Cela va être au tour des diplomates de faire un travail effectif. Mais Nicolas Sarkozy a tellement retourné sa veste que je ne peux plus lui faire confiance. C'est pour cela que je suis tellement sévère avec lui. En acceptant d'assister à la cérémonie d'ouverture des JO à Pékin, le président de la République nous a planté un coup de poignard dans le dos. Il nous a lâchés. Nous allons donc voir ce que la politique des diplomates va donner.

Interview de Robert Ménard par Sibylle Laurent
(le lundi 25 août 2008)